DOSSIER SPÉCIAL

Nous naissons seuls et nuls.

Nous naissons seuls et nuls.

Gaëtan Namouric
Albert Jacquard avait une réponse scientifique à une question simple : comment fabrique-t-on un humain? Sa réponse tient en deux temps. Pour faire un enfant, il faut être cinq. Pour faire un adulte, il faut être des milliers. Et c'est dans ces deux opérations que se cache la seule chose qui nous distingue vraiment.
May 15, 2026
May 19, 2026
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Pour faire un enfant, il faut être cinq.

Dans une conférence passionnante, le généticien et humaniste français Albert Jacquard raconte l'histoire de l'univers avec malice et gourmandise.

Notre histoire biologique, dit-il, commence par une histoire de multiplication. Pendant deux milliards d'années, la « vie » s'est déroulée comme une suite exponentielle. Une bactérie devenait deux, puis quatre, puis huit, puis seize, puis trente-deux, puis soixante-quatre, puis cent vingt-huit, puis deux cent cinquante-six, puis cinq cent douze, puis mille vingt-quatre, bref, vous avez compris. Une mécanique de dédoublement, rien d'autre. De la reproduction pure. Du neuf avec des deux.

Puis, il y a plus d'un milliard d'années, Patatra! Un événement que personne n'avait vu venir... En même temps, il n'y avait personne sur Terre non plus pour le voir…

Un accident. Une anomalie. Les bactéries ont bifurqué. Deux d'entre elles se sont mises ensemble pour en fabriquer une troisième. Logiquement, l'opération était impossible. Mais le Grand Mystère avait fait son œuvre. Après la multiplication, la création. La procréation venait de naître.

Jacquard en tire une déclaration choc : pour faire un enfant, il faut être cinq. Deux gros êtres vivants : un homme, une femme. Deux petits êtres vivants : un ovule, un spermatozoïde. Et un cinquième acteur, sans lequel rien ne se passe : le hasard. C'est lui qui décide, parmi toutes les moitiés d'ADN que chaque parent pourrait transmettre, lesquelles vont effectivement passer dans l'enfant qui vient. Le hasard, ici, n'a rien à voir avec un nombre tiré au Bingo. C'est un mystère, un enchevêtrement d'aléas dont l'arithmétique nous échappe (pour l'instant)…

L'enfant qui naît n'est la copie d'aucun de ses parents. Il est inédit. Quelque chose qu'aucun des cinq acteurs, pris seul, n'aurait pu produire. Nous sommes nés chanceux — nous qui pensions être nés vainqueurs. Autant dire qu'on a inventé, sans jamais le présenter ainsi, le moyen de faire du neuf dans un œuf (ok j'arrête les jeux de mots).

Pour faire un adulte, il faut être des milliers.

Le problème, c'est qu'à la naissance, le bébé que nous sommes est inachevé. À le regarder froidement, il est même… raté.

Jacquard explique le paradoxe avec une précision toute scientifique. Notre cerveau, en pleine maturité fœtale, contient environ 100 milliards de neurones. C'est beaucoup. C'est même peut-être… trop. Si toutes les connexions entre ces neurones se mettaient en place avant la naissance, le bassin maternel ne pourrait plus laisser passer la tête. Nous ne pourrions tout simplement pas être accouchés. Fin de l'espèce.

La solution biologique qu'on a trouvée — et qu'aucune autre espèce n'avait imaginée — consiste à faire naître le bébé avant qu'il soit présentable. Jacquard le dit avec beaucoup d'humour : aucune autre maman de la Création ne voudrait de nous. Aucune autre espèce ne tolérerait un nouveau-né aussi inutile, aussi vulnérable, aussi totalement dépendant pendant aussi longtemps. Nos bébés ne savent rien faire. On naît seuls et nuls. Et c'est exactement là que se joue tout le reste.

Les 100 milliards de neurones sont bien là, à peine connectés entre eux. Les connexions, le bébé va les fabriquer après sa naissance, à un rythme vertigineux. Jacquard fait le calcul. Entre la naissance et la puberté — disons quinze ans — il faut installer environ 10 000 connexions par neurone. Un million de milliards de connexions en 500 millions de secondes. Environ 2,5 millions de connexions par seconde. Toc, toc, toc, dit-il en mimant le rythme.

Voilà ce que Jacquard veut nous faire réaliser. On naît seuls et nuls parce que c'est la seule manière qu'on a trouvée pour survivre à notre accouchement, et cette nullité initiale est notre chance. Toute la fabrication se passe après, car c'est là que commence la deuxième opération. Celle de l'éducation. Mieux, celle de la rencontre.

L'enfant qui se construit hérite de sa loterie génétique, certes. Mais il va se fabriquer au rythme des rencontres. Ses parents, ses frères et sœurs, ses voisins, ses enseignants, ses amis, ses adversaires, ses amours, ses livres, ses musiques, ses voyages, ses erreurs. Chacune de ces rencontres modifie son architecture intérieure. Chacune installe une connexion là où il n'y en avait pas, ou en désactive une qui était posée par erreur.

Jacquard formule la chose avec une netteté qu'on retrouve rarement ailleurs : « Ce que je suis, ce sont les liens que je tisse avec les autres. »

Faire un adulte, c'est cumuler des rencontres. Au sens fort. Des moments où une autre conscience entre en collision avec la nôtre et y laisse une trace durable. Une rencontre est un événement asymétrique. On n'en sort jamais comme on y est entré.

La singularité des humains

Comment fabrique-t-on un humain? À cinq, pour le démarrage biologique. Puis à des milliers, pour tout le reste. C'est ce double mouvement que Jacquard appelle la singularité humaine. D'autres espèces savent faire des enfants — l'humain n'a rien inventé là-dessus. D'autres animaux apprennent, communiquent, s'organisent. Aucune espèce, à notre connaissance, n'a poussé aussi loin la capacité de se transformer durablement par la rencontre. Une vie d'humain, c'est une vie de chantier mental ouvert.

Jacquard pose ensuite la formule qui résume tout, et qui mérite d'être lue lentement :

Tu es intelligent, je suis intelligent. Mais toi et moi, et non pas toi plus moi, nous en avons infiniment plus.
Albert Jacquard

C'est notre secret de fabrication. Et c'est, à vrai dire, le seul.

On retrouve la même intuition chez un autre Prix Nobel : le chimiste Ilya Prigogine, distingué en 1977 pour sa théorie des structures dissipatives. Un système complexe traversé par un flux d'énergie engendre spontanément de l'ordre, et le tout produit des performances que ses composants, pris séparément, ne contiennent pas. La biologie et la thermodynamique tombent d'accord — on a consacré un article entier à la question.

Ce que ça change

Tout ce qui empêche la rencontre empêche la fabrication d'un humain.

Une école qui valorise les palmarès produit mécaniquement des derniers et des premiers. Plus grave : elle produit des gens qui ont appris à se mesurer plutôt qu'à se rencontrer. Jacquard tape fort sur ce point : « Dès le moment où j'ai envie de courir plus vite que vous, je commence à être incapable de vous rencontrer. »

La même logique vaut pour une entreprise. Une équipe peut accumuler les talents et rester pauvre. C'est ce qui arrive quand chacun additionne ses contributions sans jamais s'exposer à l'autre. Au fond, le mot équipe est même un peu grand pour ce qui n'est, dans ce cas, qu'une juxtaposition de compétences.

Une équipe au sens fort, c'est un lieu où les rencontres se produisent assez souvent pour que chacun en sorte transformé. C'est rare. Et c'est exactement ce qui produit les choses qu'aucun de ses membres, pris seul, n'aurait pu produire.

Jacquard imaginait inscrire sur le fronton de chaque école une seule phrase : « Ici, on enseigne l'art de la rencontre. » La formule s'applique tout aussi bien aux organisations d'adultes. Toute entreprise qui s'oblige à enseigner l'art de la rencontre — entre ses gens, avec ses clients, avec ses partenaires — continue à fabriquer des humains plus grands qu'elle.

Ce qu'il faut retenir

Pour fabriquer un enfant, il faut être cinq : deux parents, un ovule, un spermatozoïde, et le hasard. C'est l'invention biologique qui a remplacé la copie pure il y a plus d'un milliard d'années. Pour fabriquer un adulte, il faut beaucoup plus : une série continue de rencontres qui modifient l'architecture du cerveau et de la personne. Cette opération devrait ne jamais s'arrêter. Une rencontre, au sens de Jacquard, ne ressemble pas à un contact. C'est un événement asymétrique qui laisse une trace durable. On n'en sort jamais comme on y est entré. La singularité humaine tient dans cette double opération, et dans le fait qu'aucune des deux n'est une addition. « Toi et moi, et non pas toi plus moi. » Tout ce qui empêche la rencontre — palmarès, compétition, juxtaposition sans exposition — empêche aussi la fabrication. C'est vrai d'une école, d'une famille, d'une entreprise.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

LIVRE · Albert Jacquard (1978). Éloge de la différence : la génétique et les hommes. Éditions du Seuil. Le livre qui a popularisé la pensée de Jacquard sur la diversité comme richesse collective, et qui a posé les bases de toutes ses réflexions ultérieures sur la fabrication des humains.

CONFÉRENCE · Albert Jacquard (2009). Singularité de l'être humain. Rencontres inter-culturelles pour la Paix, Centre Éthique International. Conférence où Jacquard expose son argument central : la rencontre comme seule singularité véritablement humaine, à partir de la procréation et de la complexification du cerveau.

CONFÉRENCE · Albert Jacquard (2009). Conscience collective. Unexpected Sources of Inspiration (USI), Paris. Intervention où Jacquard reprend ses thèses sur la mutation contemporaine, la procréation à cinq comme invention biologique, et la critique des palmarès comme erreur logique.

LIVRE · Ilya Prigogine & Isabelle Stengers (1979). La Nouvelle Alliance : métamorphose de la science. Éditions Gallimard. L'ouvrage qui formule la théorie des structures dissipatives : la complexité produit des performances nouvelles, irréductibles à la somme des composants du système — le même constat que celui de Jacquard, par la thermodynamique.

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L'humain se fabrique en deux temps, jamais seul.
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Gaëtan Namouric + Gemini
Comment fabrique-t-on un humain ? La réponse d'Albert Jacquard (1925-2013), généticien et essayiste français, tient en deux opérations. Premièrement, pour faire un enfant, il faut être cinq — deux parents, deux gamètes, et le hasard, qui est l'invité indispensable de la procréation depuis qu'elle est apparue il y a plus d'un milliard d'années. Deuxièmement, pour faire un adulte, il faut une série continue de rencontres, au sens fort : des événements asymétriques qui modifient en profondeur l'architecture mentale et personnelle. Cet article reprend la thèse centrale de Jacquard — la rencontre comme matière première et comme singularité humaine — et la rapproche des travaux d'Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie 1977, sur les structures dissipatives, où l'on retrouve la même intuition : un tout complexe produit des performances irréductibles à la somme de ses parties. Il s'adresse aux dirigeants, éducateurs et stratèges qui cherchent à comprendre ce qui fabrique réellement de la valeur dans une équipe ou dans une vie. La conséquence pratique tient en peu de mots : tout ce qui empêche la rencontre — palmarès, compétition, juxtaposition sans exposition — empêche aussi la fabrication des humains.
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