




Nous sommes le 14 mars 1914. Nueva est une jeune femelle chimpanzé de Ténérife. Isolée des autres animaux, enfermée dans une cage, elle est l’objet de toutes les attentions du psychologue allemand Wolfgang Köhler. Nueva s’ennuie. Elle gratte le sol, déplace des peaux de bananes pour les former en petit tas, tourne en rond. Elle voit alors un bâton négligemment posé sur le sol. Elle le saisit et le jette à l’autre bout de son enclos. Dix minutes plus tard, on place des fruits sur le sol, en dehors de la cage, hors de sa portée. Elle s’approche, tend le bras à travers les barreaux, tente de saisir les fruits, sans succès. Alors elle geint. Elle se plaint. Elle se lamente. Elle grimace, toutes babines retroussées. Geste de désespoir ultime, elle s’enlace elle-même et se laisse tomber sur le dos, avant de poursuivre ses plaintes. Sept minutes plus tard, elle aperçoit le bâton qu’elle avait jeté un peu plus tôt. Elle le regarde fixement. Cessant de gémir, elle l’observe, le scrute. Lentement, elle s’approche et le saisit, avant de le passer maladroitement entre les barreaux de sa prison, à destination des fruits. Après quelques essais malhabiles, elle parvient à rapprocher les fruits de sa cage, grâce au bâton. L’expérience est répétée plusieurs fois, à une heure d’intervalle. À chaque fois, le grand singe va immédiatement chercher le bâton pour ramener les fruits dans la cage, et l’opération semble de plus en plus aisée.
Cette découverte est révolutionnaire. Alors que rien n’avait préparé Nueva à cette expérience, alors que ni ses apprentissages dans la nature, ni l’observation de ses congénères, ni aucune forme d’entraînement n’eurent pu influencer l’animal, Nueva venait de faire la démonstration historique de notre capacité de découverte et d’invention. Glisser un bâton entre deux barreaux, placer le bout du bâton derrière les fruits, appliquer un geste précis pour ramener les fruits vers soi, autant de gestes nouveaux, révolutionnaires, autodidactes.
C’est à Sultan d’entrer en scène, dans une expérience parfaitement similaire à celle de Nueva, à la différence qu’on remplace le bâton par un arbuste, trop gros pour être déplacé ou servir d’outil. On place encore des bananes hors de la cage, hors de portée du grand singe, cette fois-ci dépourvu d’un bâton pour l’aider. Après quelques minutes d’observation, Sultan considère l’arbuste et l’observe. Il se dirige vers les bananes qu’il ne parvient pas à saisir. Après quelques essais infructueux de son bras décidément trop court, le singe se retourne d’un coup. Il fixe l’arbuste et d’un pas décidé il se dirige vers lui. D’un geste sûr, il casse une branche, retourne vers le bord de sa cage et glisse la branche feuillue entre les barreaux. De quelques gestes habiles, l’animal ramène à lui les bananes, qu’il va enfin pouvoir manger. Sans dressage, sans habitude, sans apprentissage par ses congénères, sans historique d’un problème similaire à résoudre, sans démonstration d’une pareille solution dans sa mémoire, et sous les yeux de Köhler, l’animal vient d’inventer l’outil.
Troisième acte, troisième acteur. Koko. Mêmes conditions, même expérience. Bananes hors de portée. Arbuste comme solution potentielle. Résultats similaires. A la différence de Sultan, Koko va habilement prendre le temps d’effeuiller la branche d’arbre. Dans une concentration absolu, sans gestes aléatoires, erratiques ou ludiques, le singe travaille son ouvrage : la fabrication d’un bâton. L’opération est répétée et chaque fois, on observe que le singe est déterminé. Il agit dans un but déterminé, avec des gestes prémédités, et même une cadence quasi productive.
Revenons sur cette séquence au ralenti, et tentons d'en comprendre la mécanique...
D'abord on peut observer que Nueva était consciente d’un problème à résoudre : les fruits étaient hors de portée. La solution connue — tendre le bras autant que possible — étant inefficace, il fallait inventer une alternative valable. Le bâton. Gratter le sol. Rapprocher les fruits. Elle venait non seulement de créer un rapport nouveau entre ces trois concepts, mais elle venait de donner une utilité à ce nouvel ensemble. Bref, Nueva venait d’inventer l’outil. Et personne ne lui avait jamais montré comment. Sans doute venait-elle de découvrir une capacité cachée en elle, mais le bâton, lui, venait d’être inventé en tant qu’outil. Wolfgang Köhler avait trouvé un nom à ce moment d'illumination : l'insight — un mot que personne n'avait utilisé avant lui. L'insight, c'est le moment de la trouvaille, ce n'est pas la trouvaille elle-même.
Ensuite, Nueva avait appris à ramener vers elle des fruits placés hors de la cage, mais à sa portée. Ensuite, elle avait appris à gratter le sol avec sa main, puis jouer avec un bâton. Mais dans cet instant auquel nous venons d’assister, Nueva a créé un lien nouveau entre le bâton, gratter la terre et rapprocher un objet éloigner. En d’autres mots, Nueva venait d’inventer un outil pour allonger son bras. Dans les années 60, Arthur Koestler donnera un nom à ce moment où deux matrices se percutent, la bisociation.
Troisième leçon, l’importance du jeu. Avant son invention, Nueva n’avait jamais vu le bâton comme un outil. Il ne s’agissait au mieux que d’un objet ludique. Mais par essais-erreurs, Nueva venait de transformer le jeu en un apprentissage nouveau et mystérieux. Encore une fois, aucune habitude, aucune aide extérieure, aucun mimétisme n’avait préparé Nueva à cette découverte.
Quatrième leçon, l’invention. Sultan avait été capable de percevoir l’arbre comme un outil potentiel. Il avait été capable de métaphore. Même si l’arbre n’est pas un outil, il pourrait devenir un outil. Il avait su percevoir un potentiel, imaginer ce qui n’était pas encore le réel.
Cinquième leçon, la technique. Nueva ne réussit pas du premier coup à rapporter les fruits grâce au bâton. Ses gestes étaient maladroits. Mais après plusieurs tentatives, et quelques heures seulement, non seulement les gestes étaient plus précis et plus décidés, mais aussi le bâton n’était plus un sujet de questionnement pour l’animal. Au fil des tentatives, elle se saisissait du bâton sans aucune hésitation. La solution était devenue un réflexe, et Nueva avait intégré sa découverte comme si elle avait toujours été là, en elle, comme s’il s’était s’agit d’un instinct hérité. Cette aisance avait été acquise par l’action répétée du même geste, par la technique. Au fur et à mesure de ses tentatives, Nueva avait développé son adresse et sa confiance. Oubliée la crise de baboune, les plaintes et la frustration. La solution était là, encastrée dans l’esprit du grand singe, à disposition.
Sixième leçon, la production. Koko avait non seulement perçu le potentiel de l’arbre, mais plus fort encore, il a su produire un outil semblable au bâton, en retirant les feuilles. En se concentrant à la tâche. Ce n’était ni un jeu ni le fruit du hasard. C’était une action déterminée, décidée, bref, réfléchie.
Voici quelques extraits rarissimes, qui proviennent des enregistrements originaux de Kohler :
Identifier un problème. Faire preuve de curiosité. Faire des liens. Se lancer dans une première tentative. Répéter encore et encore pour parfaire sa technique. Transformer le jeu en idée utile. Découvrir un outil. Inventer un outil. Transformer un potentiel en réalité. Passer de l’idée au projet. Produire, penser avec ses mains. Les grands singes Nueva, Sultan, Koko — et Kohler — venaient de révéler au monde entier les étapes d’une découverte ou d’une invention. Cette démonstration de créativité, née de l’imagination d’un grand singe était la preuve qu’on savait d’instinct comment résoudre un problème, comment innover.
C’est le grand mathématicien français Henri Poincaré qui s’est penché le premier sur le processus mental des scientifiques face à un problème à résoudre. En clair, il voulait répondre à une question qui paraît simple : comment trouve-t-on la solution à un problème Suite à ces réflexions, un autre mathématicien de renom — Jacques Hadamard — prenait le relais pour documenter les propositions de Poincaré. Ce dernier allait compiler les entrevues de 73 mathématiciens, physiciens et autres chercheurs qui avaient répondu à un questionnaire sur leur passé, leur culture, leurs habitudes, etc.
Le résultat de ce travail fut publié en 1945 suite à une série de conférences à la prestigieuse université de Princeton (USA). L’ouvrage porte un nom complexe, mais sa lecture est parfaitement accessible : Essai sur la Psychologie de l'invention dans le domaine mathématique (sa traduction date de 1963 seulement).
Les conclusions d’Hadamard ne se limitent pas aux chercheurs et aux scientifiques. Elles sont parfaitement adaptées pour tous les créatifs, celles et ceux qui ont la charge de régler un problème, d’inventer un concept ou une idée, quelle que soit sa forme. Pour résumer, une idée nous arrive en quatre étapes : le stade préparatoire, l’incubation inconsciente, l’illumination et la vérification. Dans les métiers créatifs courants, on y ajoute souvent une dernière étape, celle de la formulation. Les voici en détails.

C’est le moment où l’on est conscient du problème à résoudre et où l'on oriente notre attention. Pour les créatifs, c’est le moment du brief. On oriente alors notre attention vers ce problème ou cette commande. Et le hamster commence à courir dans sa roue. La première étape des créatifs consiste à générer un large volume d’idées toutes prêtes, évidentes, faciles. Il n’est pas dit que ces idées soient sans valeur, mais l’expérience prouve que ce sont souvent des idées que n’importe qui aurait pu avoir avant vous. C’est un moment plutôt long et laborieux où vous ruminez. Ces idées ne sont ni uniques ni vraiment originales. Et c’est normal. Chez Perrier Jablonski, on appelle cette étape « vider le drain ». On s’assure que les premières idées sont nommées, écrites, partagées, même si on sait qu’elles ne sont pas - encore - géniales. Découragé, vous abandonnez votre réflexion, parce que « ça ne vient pas ». Et bien justement, c’est maintenant que tout va se jouer.
→ Choisissez le bon problème à résoudre.
→ Videz le drain sans être gêné par les mauvaises idées. Normalement à cette étape… elles le sont toutes!
→ Produisez du volume jusqu’à la fatigue ou l'écœurement.
Alors... vous sortez, et vous pensez à autre chose. Vous allez marcher, prendre un bain, vous allez au cinéma ou visiter des amis. Ce que vous venez de faire, c’est lâcher prise. Vous avez demandé à votre conscience d’arrêter de penser à votre problème. Ce dernier est alors envoyé directement dans votre inconscient… qui va s’en charger à votre place. Il va alors puiser dans le magma de vos idées passées, vos souvenirs, votre culture, vos connaissances, vos vagues impressions ou vos sensations floues. Des liens vont se faire et se défaire. Et tout ça… sans vous. Vous n’avez rien à faire. Aussi bizarre que cela puisse paraître aux yeux des plus rationnels… il faut arrêter d’y penser pour y penser vraiment. « Mes idées pensent pour moi » disait le poète et romancier Lamartine au XIXe. Quand soudain, un éclair d'évidence vous frappe.
→ Pensez à autre chose.
→ Allez marcher, allez dormir, allez au cinéma ou à l’épicerie… bref, laissez votre cerveau tranquille.
→ N’insistez pas. « L’idée advient quand la pensée se relâche » explique le physicien Etienne Klein.
C’est le moment de l'Eureka. Alors que rien ne vous dirigeait consciemment vers la solution à votre problème, vous êtes frappé par la solution. Ce n’est pas vous qui avez trouvé l’idée, c’est elle qui vous a trouvé.
À force de liens et d’essais-erreurs, votre inconscient a envoyé une solution à votre conscience. Cette illumination se caractérise par un sentiment de certitude absolu. « Je l’ai ». Et souvent… c’est vrai. Il a suffi d’arrêter d’y penser assez longtemps et de laisser faire. Ce moment se caractérise par une "évidence soudaine". Vous êtes frappé par la foudre. Vous avez trouvé. Vous le savez. Il existe de nombreux exemples où le "chercheur qui trouve" peut même se passer de l'étape de vérification. Il sait, par l'intensité de son incubation, que tous les fils de son idée sont bien attachés. Mais parfois, une vérification s’impose.
→ Si votre inconscient a réveillé votre conscient, c’est important. Respectez ce moment.
→ Notez immédiatement cette idée.
Le créatif consciencieux voudra valider son idée avec lui-même dans un autre contexte, moins passionné et plus calme. Ou bien une validation externe sera nécessaire, entre pairs. Certaines vérifications sont parfois nécessaires (légales, budget, etc.)
→ Changez de regard (prenez du recul) avant de vous autoévaluer.
→ Lisez à voix haute (si vous écrivez).
→ Partagez avec vos pairs.
C’est un temps souvent oublié pour les créatifs, mais il est crucial : c’est le moment de sortir de sa tête. Parfois, il nous arrive de nous faire piéger par une sorte de confiance, d’intuition de vérité. Alors qu’on pensait que notre idée était limpide, on ouvre la bouche pour la partager et patatras! Tout s’emmêle et se complique, et tout sort tout croche. C’est que vous êtes allé trop vite. Henri Bergson appelait ce moment d’intuition un moment pré-linguistique, un moment avant le langage. Vous avez encore du travail à faire pour donner vie à cette idée qui tue. Même Einstein — qui expliquait que le langage et les signes ne jouaient aucun rôle dans la phase d’incubation — concédait que les mots obligeaient à organiser sa pensée et ses idées. Mais cette mise en mot est aussi une mise à mort de la réflexion. C’est terminé. Et parfois, c’est tant mieux, car on pourrait y penser looooooongtemps.
→ Ne vous précipitez pas sur la formulation. Il se pourrait que ce gâteau ne soit pas assez cuit et qu’il accroche au moule de votre cerveau.
→ Réservez un temps spécifique à cette étape. « comment je vais expliquer ça à mes pairs »
→ Simplifiez, simplifiez, simplifiez.
Certains leaders sont connus pour leur capacité à opérer avec peu de sommeil. Napoléon Bonaparte était réputé pour ne dormir que quelques heures par nuit. Tout comme Emmanuel Macron, connu pour être un petit dormeur, mais aussi Voltaire, Mozart ou Elon Musk. On en trouve aussi beaucoup dans le domaine de l'économie: Tim Cook, patron d'Apple, se lèverait à 3h45 chaque matin, Anna Wintour, la grande patronne de Vogue, n’arriverait jamais au bureau après 6h, idem pour Jack Dorsey, l'ancien patron de Twitter. Ils sont partout. Ils sont puissants. Pour dormir peu, on se lève tôt. Un auteur leur a consacré un ouvrage dévot: Miracle Morning. Évidemment ce n'est pas qu'un livre, c'est aussi des vidéos, un film, un site web... et des tasses — ce n'est pas une blague❶. En gourou-commerçant avisé, Hal Elrod y étale la science du Early morning, qui consiste à se botter le cul avant 5h30 afin de «dédier un moment à la personne que nous souhaitons devenir» (sic!) Le tout se fait en 6 étapes : silence, affirmations, visualisation, exercice, lecture et écriture...
C'est le résumé de Jonathan Crary qui a étudié le phénomène dans 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil❷. Il observe qu'entre les injonctions à se coucher tard, celles à se lever tôt et les notifications permanentes, le système capitaliste a fini par capturer tous les moments de repos pour des employés et gestionnaires maintenant soumis à un rythme devenu insupportable. On est passé de 10h de sommeil quotidien à 6h aux États-Unis, voire 5h pour certaines populations. Et c'est un problème.
Au-delà de tous les problèmes de fatigue, la privation de sommeil provoque des manques biologiques de toutes sortes. Une question se pose alors. Les génies sont-ils tous insomniaques?nbsp;Bien sûr que non! Existe-t-il des exemples d'illustres grands dormeurs?nbsp;Bien sûr que oui!
Albert Einstein dormait 10 à 12 heures par nuit. Salvador Dali dormait beaucoup le jour. Léonard de Vinci, Victor Hugo ou encore Darwin dormaient beaucoup. Mariah Carey, Churchill, Cristiano Ronaldo sont tous connus pour être de grands dormeurs. Même Elon Musk, cité plus tôt, est devenu un repenti de la privation de sommeil, avouant que s'il restait éveillé longtemps, il devenait également moins productif, et qu'en dessous de six heures de sommeil, il ressentait des douleurs cérébrales. Visiblement, l'oligarque a encore changé d'idée, si on se fie à l'illustration ci-dessous, tirée de reddit✱. On peut observer son hyperactivité, avec les conséquences désastreuses qu'on a pu observer début 2025.
Pareil pour Jeff Bezos qui a déjà déclaré que ses 8h de sommeil étaient absolument prioritaires sur tout le reste. Même chose pour Bill Gates qui, après s'être longtemps vanté d'être un petit-dormeur suroccupé, a confessé dormir beaucoup plus aujourd'hui pour des raisons similaires.

Matthew Walker, directeur du Center for Human Sleep Science — UC Berkeley, a étudié les effets de la privation de sommeil. Elle sape la créativité, la résolution de problèmes, la prise de décision, l'apprentissage, la mémoire, la santé cardiaque, la santé cérébrale, la santé mentale, le bien-être émotionnel, le système immunitaire et même la durée de vie. Walker conclut : « La décimation du sommeil dans les pays industrialisés a un impact catastrophique ». C'est quand même fascinant de voir que des gens si intelligents ont pu faire quelque chose d'aussi idiot que de se priver de sommeil.
Alors non, les petits dormeurs ne dominent pas le monde. Mais attention à ne pas confondre les petits dormeurs, et celles et ceux d'entre nous qui dorment différemment des autres. Car non, il n'existe pas qu'UN type de sommeil universel.
Il existe donc plusieurs types de sommeil. D'abord, le sommeil polyphasique est un sommeil fractionné, entre la nuit et le jour. Notre corps adapte nos périodes d'endormissement pour gérer le sommeil léger, profond et paradoxal (que je ne couvrirai pas ici). Ensuite, le sommeil médiéval : au Moyen Âge, on pratiquait la technique des "deux sommeils"❸. On s'endormait tôt pour se réveiller au beau milieu de la nuit, et effectuer les tâches du quotidien. Un peu plus tard dans la matinée, on retournait se coucher pour plusieurs heures. Il n'existe donc pas de sommeil "universel". Certains dorment peu la nuit, mais se rendorment le jour, certains dorment beaucoup, certains dorment tout le temps...
Donc, il n'a jamais été démontré que dormir peu ferait de nous des génies. Ce qu'on sait en revanche, c'est qu'il existe un moment fatidique pour les créatifs...
Il s'agit d'un moment bien précis, l'endormissement. On connait depuis longtemps les vertus de cette phase de sommeil. L'état hypnagogique est le moment juste avant de s'endormir, et c'est aussi une phase où la créativité peut être exacerbée. Cet état intermédiaire entre l'éveil et l'inconscient stimule des idées créatives. Des personnalités comme Thomas Edison et Salvador Dali utilisaient des techniques pour se réveiller précisément à ce moment-là afin de stimuler leur créativité. Edison s'endormait au retour du dîner avec une boule de métal dans la main. Au fil de son endormissement, ses muscles se relâchaient, et ses doigts se desserraient autour de la boule de métal, qui finissait par tomber sur le sol et le réveiller. Il prenait alors en note les idées qu'il avait à ce moment précis.
Scientifiquement, on appelle aussi ce moment la phase N1. Delphine Oudiette est médecin à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale à Paris. Elle s'est intéressée à l'état hypnagogique et à son lien avec la créativité. Elle a mené une étude❹ pour explorer l'impact de cet état sur la résolution de problèmes complexes. Dans son étude, 103 participants ont été invités à résoudre un problème mathématique, puis à dormir en s'allongeant sur un siège inclinable dans une pièce sombre, avec une bouteille dans une main qui les réveillait en tombant sur le sol. Parmi les participants, 24 ont connu au moins un épisode de 30 secondes de sommeil N1 pendant leur phase de repos, 14 autres sont passés du N1 à un stade de sommeil plus profond, tandis que les autres ne se sont pas endormies du tout. Les résultats ont montré que 83% des participants qui avaient atteint le stade hypnagogique ont trouvé la solution au problème mathématique, contre seulement 20% de ceux qui étaient restés éveillés. Les sujets ayant atteint la phase N1 étaient 3 fois plus susceptibles de résoudre les problèmes de maths que ceux qui sont restés éveillés, et 6 fois plus susceptibles de résoudre les problèmes que ceux qui étaient passés à un stade de sommeil plus profond.
En conclusion, s'endormir rend créatif. Ouvrir la porte de nos rêves aide à régler des problèmes. Ces résultats ont largement intéressé la communauté scientifique. Adam Haar Horowitz, du M.I.T. juge que l'état hypnagogique est un «nouveau type de conscience que les gens n'ont pas exploré». Alors... Hop! Au dodo!
Quand on passe des mois sur un projet, on en connaît les moindres détails : l’historique, les intentions, les choix abandonnés. À force, on ne le regarde tout simplement plus comme quelqu’un qui le découvre pour la première fois. Au cinéma, une scène limpide pour son auteur peut ainsi devenir incompréhensible pour le spectateur. D’où l’importance d’un œil extérieur : prendre du recul pour révéler ce qu’on finit par ne plus voir.
C’est ce constat qui a donné naissance au Braintrust lors de la création du premier Toy Story. À l’origine constitué d’un petit cercle de créateurs, ce groupe de réflexion s’est ensuite ouvert à d’autres réalisateurs, scénaristes et story-boarders. Et surtout : pas de hiérarchie. Des membres triés sur le volet : des gens brillants qui savent raconter des histoires… et donner du feed-back.
La particularité du Braintrust tient dans une règle assez inhabituelle : le groupe n’a aucun pouvoir sur le réalisateur. Il peut questionner, critiquer, signaler un problème, proposer une piste. Mais il ne peut pas lui ordonner de changer quoi que ce soit. La décision finale reste entre les mains de celui ou celle qui porte le projet.
Et ça change beaucoup de choses.
Si votre patron vous dit de changer le début de votre présentation, vous cherchez probablement comment changer le début de votre présentation. Si un collègue vous dit qu’il ne comprend votre proposition qu’à la huitième diapositive, vous avez un problème à résoudre. Peut-être faut-il changer le début. Peut-être déplacer une démonstration. Peut-être revoir complètement votre manière d’expliquer l’offre.
Le commentaire vous aide à travailler. Il ne travaille pas à votre place.
Le Braintrust repose ainsi sur quelques principes fondamentaux :
Encore faut-il savoir donner du bon feed-back. Chez Pixar, on parle de good notes : des commentaires suffisamment précis pour aider l’auteur à comprendre ce qui cloche, sans lui dicter ce qu’il doit faire.
La distinction est importante.
Prenons une publicité. Dire « il faut grossir le logo » contient déjà une solution. Dire « après avoir vu la publicité, je ne sais pas qui me parle » décrit un problème.
Grossir le logo sera peut-être la bonne réponse. Mais peut-être faudra-t-il revoir la signature, montrer davantage le produit ou renforcer le lien entre l’histoire et la marque. En sautant directement à la solution, on risque de régler un détail sans avoir compris le problème.
Les ingrédients d’une good note sont assez simples :
Et surtout, une good note arrive assez tôt pour qu’on puisse encore agir et ne dicte pas la solution. Elle décrit précisément le problème et laisse à l’auteur la responsabilité de le résoudre.
En gros : soyez précis sur le problème et beaucoup moins certain de la solution.
Pas besoin de réunir cinq réalisateurs oscarisés. Pour essayer le Braintrust, prenez un projet précis, trois ou quatre collègues et 45 minutes. Une campagne en préparation, une proposition commerciale, une nouvelle offre ou une présentation importante. Choisissez des gens qui comprennent suffisamment le sujet pour apporter quelque chose, mais qui n’ont pas tous passé les dernières semaines la tête dedans.
La personne responsable commence par expliquer ce qu’elle cherche à accomplir, pour qui, et ce qui reste encore ouvert. Puis elle montre le travail dans son état réel. Pas besoin de passer dix minutes à excuser le brouillon : c’est précisément parce que c’est un brouillon qu’on est là.
Ensuite, chacun note ce qu’il voit. Où est-ce que je décroche? Qu’est-ce que je ne comprends pas? Qu’est-ce qui me semble inutile? Qu’est-ce qui fonctionne particulièrement bien? Qu’est-ce qui manque?
Puis on échange.
Si quelqu’un arrive directement avec une solution, on peut simplement lui demander : « Quel problème essaies-tu de régler? » Ça oblige à remonter d’un cran. À distinguer le diagnostic de la prescription.
Et celui qui présente doit résister à une autre tentation : défendre chaque choix. « Oui, mais si j’ai fait ça, c’est parce que… » Son intention est peut-être parfaitement logique. Mais elle ne change pas ce que les autres viennent de voir, de comprendre ou de ne pas comprendre.
À la fin, on ne repart pas avec une liste de corrections imposées. On repart avec deux ou trois problèmes mieux compris. Et c’est à la personne responsable du projet de décider comment les résoudre.
En 2014, le stratège torontois Umar Ghumman prend l'initiative de contacter les planificateurs les plus illustres du monde pour obtenir une réponse simple à une question simple : qu'est-ce qu'un insight Le résultat de son enquête est sans équivoque : il obtient autant de réponses que de planificateurs.
Commençons par ce qu'un insight n'est PAS;
Alors qu'est-ce que c'est?nbsp;Pour simplifier, un insight est une vérité cachée dans le quotidien des gens. Le travail des publicitaires est de transformer cette vérité en argument de vente. Comment faire?nbsp;Comment le formuler
Prenons un exemple illustratif, à vérifier sur le terrain plutôt qu’à généraliser à tous les propriétaires d’animaux :
Si vous n'êtes pas convaincus par l'anthropomorphisme des propriétaires de chat, allez voir au rayon de la nourriture pour animaux : les gens achètent de la nourriture pour eux-mêmes avant d'acheter pour leur chat.

Le point le plus important, c'est d'articuler l'insight avec beaucoup de rigueur et de cohérence. Vous ne devez pas changer de sujet entre le constat, l'observation, la motivation/frein et l'insight. Enfin, le caractère inventif d'un insight est sa valeur la plus importante. Un bon insight, c'est d'abord un coup de baguette magique qui aiguise la curiosité avant même que les créatifs aient commencé à parler.
Avant de vous quitter, je vous propose de décoder le constat, l'observation, le frein et l'insight de ces campagnes géniales:
La séquence fait → observation → motivation → insight est notre cadre de formulation. Elle aide à relier une idée créative aux données; elle ne constitue ni une définition universelle de l’insight, ni une validation scientifique de l’explication proposée. Pour l’utiliser, gardez la trace des observations, cherchez des contre-exemples et vérifiez auprès du public concerné ce qui résonne réellement. Une formule brillante peut encore être une hypothèse fragile.
Nous sommes dans les années 90. L’équipe du chercheur Giacomo Rizzolatti, professeur de physiologie humaine, est affairée autour d’un singe couvert de capteurs. L’expérience avait pour but de comprendre quels neurones moteurs étaient mobilisés lors d’un geste simple : celui de saisir une cacahuète. À chaque prise, l’influx nerveux était détecté dans le cerveau de l’animal. Par accident, un membre de l’équipe de chercheur saisit une cacahuète… et l’équipe découvre avec stupéfaction que le signal nerveux dans le cerveau du singe était le même que s’il avait fait le geste lui-même. Les neurones miroirs étaient découverts.
C’est à cause d’eux que vous bâillez quand vous voyez quelqu’un bâiller, ou que vous ressentez une émotion intense quand votre chanteuse préférée interprète votre chanson favorite. Ils sont aussi responsables d'un de nos plus puissants moteurs d'apprentissages: l'imitation. Souriez à un bébé et il vous sourira. Faites la baboune à votre client, et vous savez à quoi vous attendre. Les neurones miroirs sont les neurones de l’empathie, et ils ont un pouvoir hallucinant : vous pouvez commander les émotions de vos interlocuteurs.

Dans une expérience menée par Hugo Théorêt, neuropsychologue à l’Université de Montréal, on fait défiler des visages expressifs devant une candidate bardée de capteurs neuromusculaires pour mesurer l’activité de certains muscles du visage. De manière parfaitement inconsciente et imperceptible, le sujet sourit devant un visage qui sourit, et se fronce devant un visage en colère. Dans le cerveau, même constat, les régions limbiques (associées aux émotions) sont activées comme si le sujet ressentait lui-même cette émotion. Autrement dit, vos émotions sont contagieuses.
Si vous entrez dans une salle de réunion avec la misère du monde entier sur vos épaules, il se pourrait bien que vos mauvaises ondes soient transmises à tout le monde… alors que personne n’a mérité ça, et que vous avez un pitch à faire. Pensez au théâtre. Vous montez sur scène, et vous êtes quelqu’un d’autre. Les gens sont contents de vous voir, ils vous ont confié ce qu'ils ont de plus cher au monde : leur temps... Alors ils valent bien une risette.
L’observation participante, c’est trois actions: « percevoir, mémoriser et noter »¹. Sa valeur ajoutée réside dans le fait que l’ethnographe prend part aux activités du groupe dans lequel il s’insère. En effet, « en participant au même titre que les acteurs, le chercheur a un accès privilégié à des informations inaccessibles au moyen d’autres méthodes empiriques »².
Sur le terrain, les ethnographes s’intéressent à l’environnement physique, aux interactions (personne à personne et personne à objet) ainsi qu’aux comportements. Ils y recueillent donc des informations sur les contextes d’utilisation de l’espace et des objets, des pratiques socioculturelles, des dynamiques de groupe, etc.
L’observation participante peut donc poursuivre trois objectifs ³:
1. La grille d’observation
La grille d’observation est un outil qui peut vous aider à cadrer votre recherche terrain afin de ne pas vous sentir submergé par une trop grande quantité d’éléments à observer. Vous y noterez des informations sur le déroulement de l’événement, la description des lieux, les personnes que vous aurez rencontrées, vos biais, vos pistes d’analyse, etc.
2. Le téléphone intelligent
Votre téléphone peut servir d’enregistreur, d’appareil photo et de caméra pour filmer. Son usage peut impliquer d’obtenir le consentement verbal ou écrit des personnes que vous enregistrerez et devrait toujours se prêter au contexte du terrain d’observation.