




C’est à Alex Osborn, le « O » de la grande agence BBDO, que l’on doit l’idée de se rassembler pour avoir des idées. Nous sommes bien avant l’essor de la publicité dans les années 50-60. L’idée d’Osborn de réfléchir ensemble (qu’il a eue seul, donc) est publiée dans Applied Imagination en 1953.
Après plus d’un demi-siècle de brainstorming, on observe aujourd’hui des dérapages qui ont fini par déformer l’usage ou les règles d’un brainstorming. Voici donc quelques rappels bien utiles pour mener un brainstorming… bien utile.
Il s’agit d’une pièce en trois actes, avec un prologue et un épilogue.
Les participants doivent avoir fait un travail de réflexion solitaire avant de se présenter au brainstorming. Nous en avons parlé longuement dans notre article Autopsie d’une idée qui tue. Cela permet de démarrer avec des idées à partager dès les premières minutes.
D’abord, il s’agit de « se vider » de nos idées préparées. Si l’expression n’est pas très élégante, elle représente parfaitement ce moment nécessaire où les participants lancent des idées. Un maximum d’idées. C’est la quantité qui compte. Ces idées sont souvent évidentes, génériques, déjà vues, ou bien carrément mauvaises. « Ce premier bout est plate et souffrant » explique Philippe Comeau, créatif, concepteur et réalisateur. « Mais c’est absolument nécessaire »
L’intention du travail de groupe, c’est que ton idée m’inspire des idées. Même floues ou mauvaises, les idées des autres sont une inspiration pour soi. Comme le dit Alexis Cadieux de l’École Nationale de l’Humour « une mauvaise idée peut devenir de l’engrais pour une idée à venir ». On appelle aussi ça le choc bisociatif (inventé par Arthur Koestler) et décrit dans notre article Le processus créatif, par Nueva, Sultan et Koko.
Il arrive un moment où le groupe s’épuise et où la qualité diminue brutalement « C’est le signe qu’il faut arrêter » explique Nadine Maturin, enseignante à l’École Nationale de l’Humour.
Dans un dernier temps, séparé des trois premiers, il convient de faire le tri, de donner de l’amour et de l’attention aux meilleures idées, de les peaufiner et de les pousser. Il existe plusieurs manières de sélectionner des idées, la diversité des participants est importante pour s’assurer que si l’unanimité s’exprime, elle est garante de la qualité de l’idée sur la base de plusieurs regards différents.
Pour finir, voici les principes qui vont vous assurer d’un meilleur brainstorming
❶ Des gens de confiance, qui ont fait leur part « solitaire » avant de vous rejoindre.
❷ Visez la quantité, n’essayez même pas de privilégier telle ou telle idée en cours de brainstorming.
❸ L’absence de jugement est fondamentale pour qu’une mauvaise idée ait la chance de voir le jour et d’inspirer quelqu’un d’autre. Allez-y fort! Mieux vaut dire n’importe quoi que rien.
❹ La sécurité psychologique est absolument nécessaire. Pas de hiérarchie, pas de menace ou d’évaluation. Pour se libérer, l’esprit doit se sentir en sécurité. Pour se libérer, les mots doivent se sentir libres.
❺ Faites parler tout le monde. Si c’est plus difficile pour certains, trouvez d’autres moyens d’expression pour laisser les idées sortir.
Un brainstorming réussi doit suivre certaines règles du jeu. D’abord, une préparation solitaire. Ensuite, l’idée est de « vider le drain » en privilégiant la quantité. Vient ensuite le « le choc bisociatif », qui encourage les participants à s'inspirer des idées des autres, même si elles sont floues ou mauvaises… quand soudain la fatigue vient marquer la fin de la période de génération des idées. Après une pause (important), les meilleures idées sont sélectionnées et peaufinées. Le tout est protégé par un cadre rassurant et psychologiquement sûr, pour s’assurer de la participation de tous. Et voilà!
L'expérience de pensée est une puissante étape précédant la validation par les faits.
Elle permet de sonder l'inconnu, de tester des hypothèses de façon intuitive, avant même de se tourner vers des instruments ou des protocoles d'expérimentation. Explorons ensemble comment des penseurs comme Albert Einstein, Gaston Bachelard, ou Johannes Kepler ont déployé des expériences de pensée pour remodeler notre compréhension du monde.
Albert Einstein est sans doute l'exemple le plus célèbre d'un scientifique qui a fait de l'expérience de pensée son terrain de prédilection. Avant même de parler d'équations et de preuves empiriques, Einstein s'est plongé dans l'imaginaire en se posant une question simple : "Que verrais-je si je voyageais sur un rayon de lumière ?". Cette question est au cœur de sa théorie de la relativité restreinte. En imaginant une telle situation, Einstein a pu visualiser les distorsions du temps et de l'espace, une intuition qu'aucune expérience scientifique de l'époque ne pouvait encore valider.
En 1905, année où il publie son fameux article sur la relativité, il met en lumière l'idée révolutionnaire que le temps et l'espace sont relatifs au mouvement de l'observateur. Pour en arriver là, Einstein ne s'est pas contenté de compiler des données. Il a puisé dans la force de sa réflexion conceptuelle, en utilisant une série d'expériences de pensée comme celle des horloges synchronisées ou du train qui voyage à grande vitesse. Ces scénarios fictifs lui ont permis de tester mentalement des concepts à une échelle impossible à reproduire à l'époque.
L'expérience de pensée a ici une vertu libératrice : elle s'affranchit des limites de l'expérimentation physique pour éclairer des idées qui auraient autrement pu rester hors de portée de la compréhension humaine. Ce n'est qu'après ces intuitions théoriques qu'Einstein et d'autres scientifiques ont cherché les preuves empiriques, lesquelles sont venues confirmer ses prédictions des années plus tard.
Gaston Bachelard, philosophe des sciences, a lui aussi reconnu la valeur prépondérante des expériences de pensée, non pas seulement comme outils scientifiques, mais comme moyens de surmonter les obstacles épistémologiques. Bachelard considérait que le scientifique devait être capable de concevoir des idées qui vont au-delà du visible, de ce qui peut être mesuré immédiatement. Selon lui, la science progresse par ruptures, des moments où l'intuition s'élève au-dessus des faits disponibles.
Pour Bachelard, avant de manipuler la matière, il faut manipuler les idées. Il considère que la science avance par étonnement, par questionnement sur l'impossible, et les expériences de pensée sont l'outil parfait pour élargir notre horizon conceptuel. Un exemple intéressant est celui des théories de la thermodynamique. Avant que les instruments de laboratoire ne soient suffisamment précis pour mesurer la chaleur et l'énergie, il a fallu des esprits comme Sadi Carnot et James Clerk Maxwell, qui utilisaient leur capacité à imaginer des particules de gaz en mouvement pour explorer la notion d'entropie et les principes de la dynamique.
Johannes Kepler est un autre exemple fascinant de l'importance de l'expérience de pensée dans l'avancement scientifique. Avant même de vérifier par l'observation astronomique, Kepler était déterminé à découvrir une harmonie cachée dans le cosmos. Il croyait en une beauté mathématique intrinsèque à l'univers, une croyance qui l'a conduit à formuler des théories audacieuses sur les orbites planétaires.
Avant que Tycho Brahe ne lui fournisse des données précises sur les positions des planètes, Kepler avait déjà imaginé que les orbites devaient suivre des formes parfaites. Sa conviction en une symétrie cosmique l'a poussé à explorer la notion d'orbites elliptiques au lieu des cercles parfaits préconisés par ses prédécesseurs. Cette intuition, nourrie par une mélange de mathématiques et de métaphysique, a été vérifiée grâce aux observations ultérieures de Brahe, validant finalement l'idée que l'hypothèse précède souvent la mesure.
L'expérience de pensée ne se substitue pas aux données, mais elle est un précurseur vital à celles-ci. On pourrait la comparer à un phare qui éclaire la direction dans laquelle les faits doivent être cherchés. Elle offre un cadre conceptuel qui permet de donner un sens aux observations futures. Une idée sans donnée peut sembler éthérée, mais des données sans idée peuvent rester inertes, privées de signification. Cette dynamique est particulièrement pertinente aujourd'hui, à l'ère des Big Data, où la quantité d'informations disponibles est telle qu'elle peut être paralysante sans une question directrice pour l'organiser et l'interpréter.
Dans le monde de l'économie moderne, cette idée est également vraie. L'intuition des entrepreneurs et des dirigeants est souvent un facteur décisif bien avant que l'analyse des données ne vienne soutenir ou justifier une décision. Steve Jobs est un exemple emblématique : il a souvent pris des décisions stratégiques basées sur son instinct et sa compréhension de ce que les consommateurs pourraient vouloir avant même qu'il y ait des données pour les confirmer. De la création de l'iPhone à celle du premier Mac, Jobs s'est appuyé sur son ressenti et son intuition du marché, osant défier les études quantitatives qui suggéraient parfois que ces innovations seraient trop risquées ou inutiles. C'est après coup que les données ont confirmé la justesse de son intuition.
Un autre exemple dans le domaine de la finance est celui de Warren Buffett, qui privilégie une approche basée sur son évaluation personnelle des entreprises plutôt que sur des modèles purement quantitatifs. Buffett parle souvent de "cercle de compétence", cette zone où son intuition est la plus aiguisée et où il a développé une vision qualitative plus profonde que ne le pourraient des algorithmes automatisés. Il prouve qu'un investisseur avisé peut faire des choix pertinents sans se laisser submerger par des quantités énormes de données statistiques.
Ces exemples montrent que, dans une économie dominée par des analyses quantitatives et des algorithmes, l'intuition reste un outil essentiel pour naviguer dans des environnements incertains ou inexplorés. Les données seules ne peuvent dicter les décisions, surtout lorsqu'il s'agit de situations où l'inconnu domine. Dans un contexte de marché en évolution rapide, l'intuition permet de tracer une voie, de formuler une hypothèse qui sera ensuite étayée par des données. De même que les expériences de pensée ouvrent la voie à des découvertes scientifiques, l'intuition d'un leader économique dessine des trajectoires nouvelles que les analyses empiriques viendront par la suite confirmer.
En ce sens, l'expérience de pensée est une forme de préfiguration des résultats, un moyen de formuler des hypothèses audacieuses que les données pourront ensuite vérifier ou réfuter. Les révolutions scientifiques commencent souvent dans l'imagination de quelques individus qui osent penser différemment, même si cela va à l'encontre du savoir de leur époque.
La méthode SCAMPER trouve ses origines dans les travaux de plusieurs penseurs et chercheurs dans le domaine de la créativité et de la résolution de problèmes. Le concept initial a été développé par Alex Osborn, un publicitaire américain et co-fondateur de l'agence de publicité BBDO. Osborn a introduit l'idée de la pensée divergente et des techniques de brainstorming dans son livre de 1953, "Applied Imagination". Bob Eberle, un éducateur et auteur américain, a ensuite adapté et étendu les idées d'Osborn pour créer la méthode SCAMPER. Eberle a présenté cette méthode dans son livre de 1971, "SCAMPER: Games for Imagination Development".
Si au départ la méthode SCAMPER a été conçue pour aider les enseignants et les élèves à stimuler leur créativité et à développer des compétences en résolution de problèmes, elle est aujourd'hui appliquée partout, notamment en design, en ingénierie, en innovation et en gestion de projet.
De quoi parle-t-on au juste? L'idée est de générer des idées à la volée, rapidement et sans trop d'effort, en partant d'une idée existante que l'on va transformer. Transformer comment? Nous avons sept consignes à suivre : Substituer, Combiner, Adapter, Modifier, Permettre un autre usage, Éliminer et Renverser — traductions libres de Substitute, Combine, Adapt, Modify, Put to another use, Eliminate, et Reverse.
Dans cet article, nous allons suivre l'exemple du stylo BIC. Nous allons le faire passer dans la "machine SCAMPER". Mais nous allons aussi profiter de l'occasion pour souligner l'ingéniosité, l'inventivité et même le génie québécois, à travers les si nombreuses inventions "d'ici" qui ont changé le monde. Rien de moins!

On pourrait substituer l'encore noire par de l'encre fluorescente, et inventer le marqueur. Ici, l'idée est de remplacer un élément par un autre, et d'imaginer ce que ça donne. Si, dans notre exemple de stylo bic, on substitue la couleur de l'encre par une autre couleur, alors on réinvente son usage...


On pourrait combiner deux objets en un : l'un pour écrire, l'autre pour effacer, et inventer un stylo-correcteur. Ici, l'idée est de fusionner deux produits en un, deux services en un. C'est le syndrome de "qui fait aussi". La montre qui fait aussi podomètre. La radio qui fait aussi réveil. Le couteau qui fait aussi tire-bouchon.


Et si on adaptait notre stylo pour un public précis — comme ici les enfants — qui ont une petit main et moins de force. Ici, l'idée est de modifier votre produit de façon à ce qu'il s'adapte à un certain public. Attention, cela ne veut pas dire que cette nouvelle invention sera uniquement dédiée à ce public-précis. Mais que les besoins particuliers de ce public révèlent un besoin latent pour le reste de la population, qui n'aurait pas nécessairement nommé ce besoin.


Et si on modifiait notre stylo avec plus de liberté? Pourquoi pas un stylo à deux couleurs? Trois? Quatre? Ici on veut changer la forme, la taille, la couleur, ou d'autres aspects d'un produit pour le rendre plus attrayant ou fonctionnel. L'idée? Élargir le champs des possibles!


Et si on faisait autre chose de notre stylo? L'idée ici, c'est le détournement. Utiliser un produit ou un concept existant dans un nouveau contexte. Et si on s'en servait pour se maquiller?


Et si on éliminait le plastique? Et tiens... et si on retirait l'encre, aussi? On pourrait inventer le crayon à papier — ou crayon de bois — qui, vraisemblablement existait avant... mais c'est juste un exemple. Comment pourrait-on imaginer un nouveau produit en retirant quelque chose de vital à son fonctionnement?


Notre stylo écrit? Alors il va effacer! L'idée est de dire blanc quand c'est noir, et noir quand c'est blanc. Votre produit est payant? Que faudrait-il inventer pour qu'il puisse être gratuit? Il est gratuit? Que faudrait-il améliorer pour que les gens soient prêts à payer pour? Choisissez une caractéristique, et inversez-la.

Et voilà! Au fil de mes exemples, vous avez peut-être eu le réflexe de reclasser tel ou tel exemple dans telle ou telle autre catégorie. C'est normal. Tout cela n'est pas scientifique, mais plutôt un jeu. L'idée est de produire un maximum de volume d'idées nouvelles... et de trier plus tard.
Recherches : Sandra Chaput-Carrier
J'ai voulu me pencher sur un aspect particulier du bureau, qu'il soit à la maison ou... au bureau. J'ai voulu étudier ce qui relie deux aspects : la créativité, et l’ordre — donc le désordre. La créativité et le désordre sont-ils liés? Un bureau en ordre a-t-il une influence sur notre capacité à innover et à penser de manière créative? Comme à mon habitude, après des heures de recherches, je me suis retrouvé... sans réponse claire. Jusqu'à ce qu'un peu d'ordre dans mes idées vienne faire le ménage et me révèle une découverte qui était cachée sous le bordel de ma démonstration. Suivez-moi.
Partout et en tout temps, nous sommes bombardés d’images d’intérieurs parfaits et dégagés. Le vide soigneusement organisé est le signe d’un goût sûr, d’une élégance mesurée et d’un modernisme qui ne se dément pas. Des magazines de déco à Instagram en passant par IKEA ou Pinterest, c’est le zen qui prime et ne survit dans ces images de perfection que l’indispensable. Le superflu est banni et le vide est béni. Dans cette marée de perfection, le désordre est un choix. Si vous optez pour le bazar, vous choisissez le camp de la contestation, de la dissidence. Le bordel devient alors un acte de bravoure, un signe extérieur d’indépendance intellectuelle. Le bordélique est d’abord un esprit libre, qui n’est pas tenu aux injonctions et aux dictats de son époque. Mais n’est-ce qu’une posture? Ou ne serait-ce pas une sorte d’image caricaturale un peu facile?

Une étude menée par Kathleen D Vohs, à l’Université du Minnesota, a tenté de répondre à cette question❶.
Les participants ont été invités à remplir un questionnaire dans un bureau, soit bien rangé, soit en désordre. Ensuite, ils devaient faire un don à une œuvre de bienfaisance et choisir une collation en partant. Les résultats ont montré que ceux qui avaient travaillé dans un bureau bien rangé ont fait des dons plus généreux et ont préféré choisir une pomme plutôt qu'une tablette de chocolat. En conclusion, dans un bureau bien rangé, les gens ont fait ce qu’on attendait d’eux.
Mais dans une deuxième expérience, les chercheurs ont demandé aux participants de réfléchir à de nouvelles utilisations pour des balles de ping-pong, soit dans un espace bien rangé, soit en désordre. Les idées provenant des bureaux désordonnés ont été jugées plus intéressantes et plus inventives. De plus, lorsqu'on leur a demandé de choisir entre un produit bien établi et un nouveau produit, ceux qui avaient travaillé dans un bureau désordonné ont été plus enclins à opter pour la nouveauté. Conclusion : le désordre peut favoriser l'innovation et la pensée créative.

Que les créatifs se rassurent, le désordre est un merveilleux alibi pour continuer d’imaginer et de créer. Voici quelques avantages :
❶ stimuler les nouvelles idées : un environnement désordonné peut stimuler la pensée non linéaire et aider à générer de nouvelles idées. Lorsque tout est en ordre et à sa place, nous avons tendance à penser de manière plus conventionnelle. En revanche, le désordre peut nous pousser à penser en dehors des sentiers battus.
❷ créer des connexions inattendues : le désordre peut également aider à faire des connexions inattendues. Lorsque différents objets ou idées sont mélangés de manière désordonnée, il est plus probable que nous fassions des associations que nous n'aurions pas faites dans un environnement plus structuré.
❸ combattre la conformité : le désordre peut réduire la conformité et encourager l'individualité, deux facteurs qui sont souvent associés à la créativité. Dans un environnement désordonné, il est moins probable que nous nous conformions à ce qui est "normal" ou attendu.
❹ se concentrer sur l’essentiel : plutôt que de perdre son temps à ranger, trier et classer, l’esprit créatif peut investir un temps supplémentaire dans des divagations qu’il saura transformer en matériel créatif.

Les bordéliques fameux sont nombreux. Steve Jobs, Mark Twain, mais surtout Albert Einstein qui a mieux résumé son goût du chaos que quiconque : « Si un bureau en désordre dénote un esprit en désordre, alors que dire d’un bureau vide ? ». Dans une étude sérieuse et lourdement documentée, appelée « Théorie de la désorganisation, comportement désorganisé et étiologie des désordres », le chercheur Eric Abrahamson, professeur à la Columbia Business School, est allé plus loin en proposant l'équation du désordre suivante : M = β1 x l + β2 x p + β3 x v + β4 x i — pour traduire, l’amplitude d’un désordre est calculée en fonction de ses largeur, profondeur, volume et intensité.❷
Dès lors, on pourrait déjà conclure cet article sur la glorification du désordre, qui deviendrait la prescription d’usage à quiconque voudrait avoir des idées. Pas si vite.
C’est ici que je vous dois un aveu : étant moi-même créatif et vivant de mes idées, j’ai le désordre en horreur. C’est pourquoi le résultat des études et les articles déjà partagés à ce sujet m’ont toujours laissé perplexe. C’est que l’ordre a quelques vertus qu’on a tendance à oublier.
❶ Faire la paix : chaque individu a un seuil de tolérance différent face au désordre. Pour certains, un environnement trop désordonné peut entraîner du stress et nuire à leur créativité. C’est mon cas, et peut-être le vôtre.
❷ Se concentrer : la créativité est souvent un bagage livré avec une capacité de concentration différente de la norme - peut-être un TDA. En gros, vous avez une grande capacité d’hyperconcentration… mais aussi une grande capacité de déconcentration. Un environnement neutre, connu, rassurant permet une concentration optimale.
❸ Produire : l’idée qu’être créatif c’est être en permanence dans sa tête est un fantasme. Il faut livrer. Il faut exécuter. Il faut écrire, désigner, dessiner, concevoir, coudre ou je ne sais quoi d’autre - bref, il faut produire un résultat attendu. Dès lors, cette production est soumise à des lois, des limites, des contraintes, bref, l’idée va devoir se soumettre à une certaine forme de conformité, et le travail du créatif devient celui d’un médiateur, entre l’idée idéale qui l’habite et l’idée attendue par son mandataire. Le créatif est d’abord un métier de négociation, d’arbitrage et d’arrangement. C’est d’abord un travail de logique et de rhétorique qui demande beaucoup d’organisation.
De grands esprits créatifs ont plébiscité l'ordre dans leur espace de travail. Agnès b. a organisé son espace de travail avec un alignement quasi chirurgical, alors que Bill Gates a déjà expliqué à quel point il valorisait l'ordre et la structure dans son environnement de travail. Idem pour Elon Musk (pourtant pas le plus connu pour son conformisme), Warren Buffet ou encore Oprah Winfrey qui tiennent à leur bureau bien rangé comme le reflet de leur engagement pour l'efficacité. Oui, on peut être créatif et aimer voir ses affaires bien rangées, comme ses idées bien exécutées.

Marie Kondō est une Japonaise qui a bâti sa carrière, sa popularité et sa fortune en donnant des leçons de morale à tout le monde. "Je suis convaincue que le fait de ranger votre maison va vous aider à trouver la mission qui parle à votre cœur. La vie ne démarrera vraiment qu'une fois votre maison en ordre." Rien de moins! Aux injonctions de rangement du tiroir à Tupperware se succédaient les cours 101 de pliage de t-shirt. Des vidéos entiers de culpabilité, des conférences pleines de sermons bien sentis, avec un livre à la clé — évidemment, La Magie du Rangement. En janvier 2023, l’empire Kondō s’effondre suite à une révélation fracassante : « Ma maison est en désordre, mais à ce stade de ma vie, c’est la bonne façon de gérer mon temps ». C’est comme si on apprenait que Ricardo n’avait jamais rien mangé d’autre que du Kraft-Dinner.
Un vieil adage gaélique soutenait au contraire que « les fées naissent du désordre », et rappelait l’importance de laisser un endroit un peu en désordre dans une maison, pour y laisser entrer la magie.
Einstein et Jobs sont devenus les icônes du foutoir. Leur capharnaüm est devenu un passeport pour les plus bordéliques, qui ont trouvé leur modèle en la matière, et — quasiment une preuve causale de génie. Encore une fois, pas si vite. Lors de mes recherches, je me suis souvenu d'une autre facette de Steve Jobs. Celle d'un homme obsédé par le dépouillement dans sa vie personnelle, l'espace et la zénitude, jusqu'à l'extrême — qu'on retrouve encore aujourd'hui dans le design des produits Apple. Le biographe de Jobs, Walter Isaacson, révélait en 2011 que le patron d'Apple avait un style de vie quasiment monastique. Et loin — très très loin de l'image de son bureau en bazar — le génie a vécu longtemps dans des maisons totalement... vides. Cela avait été une source de discorde familiale constante❸. La photo ci-dessous a été prise quand il était jeune, dans sa première maison. Elle est stupéfiante. Steve Jobs n'avait pas de meuble, il ne supportait pas ça. Le contraste est saisissant. Tellement qu'il nous pousse à une nouvelle réflexion. Si Jobs peut à la fois vivre dans le désordre et le vide absolu, c'est que nous avons peut-être tous deux facettes. Une pile, une face. Une côté jardin, une côté cour. Nous pouvons vivre dans deux réalités. Nous le devons, peut-être.

Je pense que, comme le processus créatif lui-même, notre cerveau a besoin de plusieurs temps. Un temps flou, un temps net. Un temps désordonné, un temps ordonné. Un temps rangé, un temps dérangé. Jobs avait besoin d'un espace encombré et d'un autre vide. Einstein aimait le désordre de son bureau, mais passait de longs moments à marcher en pleine nature pour se changer les idées. Un peu comme nos chats qui ont leurs moments de sommeil et leurs moments de folie, nous avons sans doute tous besoin de moment de calme et de chaos, des instants de bordel, et d'autres de repos, de limpidité, de rien. À l'image de notre cerveau, un temps occupé, un temps inoccupé.
Il n’est donc ni question de vivre dans une page intérieure de Dwell ni question de vivre dans un taudis. Il est question d’un équilibre naturel entre bordel et zénitude. Cet équilibre doit se retrouver partout. Chez vous en télétravail, mais aussi au bureau, qui ne doit pas devenir un lieu désincarné et dépersonnalisé suite à l’invention des « bureaux flottants » qui n’appartiennent à personne. Après avoir créé un bureau chez vous, il faut désormais recréer un petit chez vous au bureau. C'est peut-être aussi l'opportunité d'organiser vos deux espaces comme vos deux temps. Vous pourriez assumer d'avoir un endroit pour divaguer, un autre pour livrer. Un bureau créatif, un bureau productif, et passer de l'un à l'autre, comme le faisaient Jobs et Einstein.
Publié pour la première fois en 1959. Le titre complet en anglais est "The Sleepwalkers: A History of Man's Changing Vision of the Universe" et en français "Les Somnambules : Essai sur l'histoire des conceptions de l'Univers". Dans cet ouvrage, Koestler explore l'évolution des idées et des théories scientifiques concernant l'univers, en mettant l'accent sur l'astronomie et la cosmologie.
Le livre est divisé en trois parties, chacune se concentrant sur des périodes spécifiques de l'histoire des sciences :
Dans "Les Somnambules", Koestler soutient que les progrès scientifiques résultent souvent d'une combinaison de créativité, de persévérance et de hasard, et que les scientifiques eux-mêmes sont souvent inconscients des implications de leurs découvertes. Le livre souligne également que la science est un processus en constante évolution, et que les idées et les théories évoluent en réponse à de nouvelles découvertes et expériences.
En somme, "Les Somnambules" est un ouvrage historique et philosophique qui explore l'évolution des idées scientifiques sur l'univers et les forces qui ont façonné la manière dont les humains perçoivent le cosmos.
"The Act of Creation" (titre original) est un livre écrit par Arthur Koestler et publié pour la première fois en 1964. Dans cet ouvrage, Koestler examine les processus de la créativité et explore comment les idées créatives émergent dans les domaines de l'art, de la science et de l'humour. Le livre est divisé en deux parties principales : la première partie traite des processus cognitifs et émotionnels impliqués dans la créativité, tandis que la seconde partie présente des études de cas et des exemples concrets pour illustrer les concepts développés dans la première partie.
Dans la première partie, Koestler introduit le concept de "bisociation", un néologisme qu'il utilise pour décrire le mécanisme de la pensée créative. La bisociation est l'acte de combiner deux cadres de référence apparemment disjoints ou incompatibles pour créer une nouvelle idée, une nouvelle perspective ou un nouveau concept. Koestler soutient que la créativité émerge lorsque ces cadres de référence sont combinés de manière inattendue, permettant ainsi de voir des relations et des connexions qui n'étaient pas apparentes auparavant.
Koestler explique que la bisociation se produit dans tous les domaines créatifs, qu'il s'agisse de l'art, de la science ou de l'humour. Dans le domaine de l'art, la bisociation se manifeste par l'association d'émotions et de symboles pour créer une expérience esthétique unique. En science, la bisociation implique la découverte de nouvelles relations entre des faits ou des concepts apparemment sans rapport, conduisant à des percées et des révélations scientifiques. En ce qui concerne l'humour, la bisociation permet de relier des idées ou des situations de manière inattendue, créant ainsi un effet comique.

Dans la seconde partie du livre, Koestler présente divers exemples et études de cas pour illustrer comment la bisociation fonctionne dans la pratique. Il explore les processus créatifs de personnalités historiques telles que Archimède, Galilée, Kepler et Einstein, et analyse comment leurs découvertes scientifiques sont le résultat de la bisociation d'idées et de concepts.
"The Act of Creation" est un livre ambitieux qui tente de fournir une explication unifiée de la créativité et de son rôle dans la pensée humaine. Koestler soutient que la créativité est un processus universel qui se manifeste dans tous les domaines de la vie et que la compréhension de ce processus peut nous aider à mieux appréhender notre propre potentiel créatif.
Essai écrit par Arthur Koestler en 1967, qui porte sur l'évolution de la science et de la technologie et leur impact sur la société. Bien qu'il n'y ait pas de résumé détaillé du livre, voici quelques points clés qui peuvent vous aider à en saisir les grandes lignes.
En somme, "Le Cheval dans la Locomotive" est un essai qui explore la relation complexe entre la science, la technologie et la société. Koestler invite les lecteurs à réfléchir aux défis et aux opportunités que présentent la science et la technologie, et à trouver un équilibre entre le progrès et la préservation des traditions et des valeurs humaines.
Le design thinking est le fruit de la contribution de plusieurs penseurs et chercheurs depuis les années 50. D’abord, John E. Arnold qui a réorienté le design vers la fonction, ensuite Bruce Archer qui a introduit une approche systématique de l’idéation, et Herbert Simon qui a jeté les bases de la méthode telle qu’on la connaît aujourd’hui. Bill Moggridge a ensuite mis l'accent sur l'expérience utilisateur et Donald Norman sur le « design centré sur l'utilisateur ». Finalement, IDEO a popularisé et mis en marché le design thinking comme personne avant eux, contribuant ainsi à son adoption massive. Nous avons un article qui raconte toute l’histoire du design thinking et l’importance des différentes contributions à la méthode que nous connaissons tous aujourd’hui. Alors, de quoi s'agit-il?
Les organisations ont une nécessité d’invention permanente. Il faut innover, innover et innover encore. Mais que faut-il améliorer? ... changer? ... créer de nouveau? Le design thinking est une méthode de réflexion qui répond à cette question en cinq étapes : l’empathie, la définition d’un problème, l'idéation, le prototypage et le déploiement. En soi, ces étapes ne sont pas révolutionnaires, mais c’est dans la méthodologie que le design thinking se distingue d’une démarche de réflexion individuelle. En voici les grandes lignes :
→ Le design thinking est un processus collectif. Ce qui compte c’est la diversité des compétences des intervenants. Sociologues, psychologues, designers industriels, ingénieurs, etc. Le regard différent de chacune et chacun va apporter une richesse inestimable aux observations.
→ Le design thinking est un processus qui met l’usager au centre. Contrairement à de nombreux processus créatifs, c’est le problème qui prime avant la solution. Pour déterminer ce problème, observer l’utilisateur est fondamental. C’est la phase d’empathie.
→ Le design thinking est un processus itératif. Personne ne s’attend à un coup de génie, à une solution miracle. Le processus se base sur une succession d’essais-erreurs, sur le prototypage rapide de solutions qui sont trop incomplètes pour être mises en marché, mais assez complètes pour être évaluées.
→ Le design thinking célèbre les échecs rapides plutôt que les victoires éclatantes. C’est un processus plutôt humble et lent, mais qui repose sur des bases psychologiques des plus solides.
Voici en résumé les cinq étapes du design thinking :
Cette première étape consiste à comprendre les besoins, les désirs et les motivations des utilisateurs en s'immergeant dans leur environnement et en observant leurs comportements. L'empathie permet aux concepteurs de se mettre à la place des utilisateurs pour mieux saisir leurs problèmes et leurs attentes. Il existe plusieurs outils disponibles : observation, entrevues, écoute, etc. L’important, c'est la compréhension des besoins et des attentes réels des usagers. On préfère souvent l'ethnographie aux sondages à cette étape. Elle évite les biais et permet une découverte d'insights plus profonds et plus solides.
À partir des informations recueillies lors de l'étape d'empathie, les concepteurs définissent le problème à résoudre en reformulant les besoins des utilisateurs sous forme de questions ou de défis. Cette étape permet de cibler précisément les enjeux et de déterminer les objectifs à atteindre. C’est l’étape la plus importante du design thinking, car elle va orienter le reste du processus, elle répond à la question: « qu’avons-nous à résoudre réellement ». Cette question a beaucoup plus de valeur que les solutions, car elle est dictée par les besoins et attentes de l’utilisateur lui-même.
Lors de cette phase, les concepteurs génèrent un grand nombre d'idées pour répondre au problème défini. Les séances de brainstorming, les ateliers de co-création et les techniques de pensée créative sont utilisés pour stimuler la créativité et encourager la diversité des solutions proposées. À cette étape, ce qui compte… c’est le volume! Il existe différents types de moments ou d’événements qui favorisent ces échanges. Attention toutefois, car chez les participants qui ne sont pas familiers avec le design thinking, il pourrait naître l'attente que « mon idée soit choisie ». Il convient de bien gérer ce moment de mobilisation.
La période d’idéation aboutit sur une phase de sélection. Même s’il existe plusieurs méthodes pour passer de 100 à 10 idées, l'objectif est de vous assurer d’avoir des critères clairs, par exemple la faisabilité, l'engouement, le potentiel commercial, etc. Ces idées les plus prometteuses sont alors transformées en prototypes tangibles, qui peuvent être des maquettes, des schémas ou des modèles simplifiés. Le prototypage permet de donner vie aux idées, de les tester rapidement et de les améliorer grâce aux retours des utilisateurs. Le principe : on veut échouer le plus rapidement possible, et passer de 10 à 1 ou 2 idées.
Le déploiement peut se découper en deux parties. D’abord, la période de test, où les prototypes sont soumis à l’usage des utilisateurs pour recueillir leurs impressions et leurs commentaires. Cette étape permet d'identifier les points forts et les faiblesses des solutions proposées et d'itérer en conséquence pour affiner les prototypes jusqu'à ce qu'ils répondent pleinement aux besoins des utilisateurs. Enfin, une fois le produit/service finalisé, il convient de le déployer raisonnablement dans l’organisation. C’est un moment souvent négligé par les organisations, alors que la « livrabilité » est un critère essentiel pour assurer le succès d’une innovation.
Le marché des formules magiques en innovation est aussi vigoureux que cruel. Peu de formules survivent à l’usage et l’expérience. Si le design thinking a su tirer son épingle du jeu, c’est que… ça fonctionne. Mais ce n’est pas tout. La méthode a aussi su s’adapter de plusieurs manières :
→ Il s’adapte à toutes les industries. Il s’applique dans des domaines aussi variés que la santé, l'éducation, la technologie, les services financiers, le gouvernement et bien d'autres.
→ Il s’adapte à toutes sortes de problèmes. La complexité et l'ambiguïté ne font pas peur à cette méthode qui permet de « cracker le code » de problèmes mal définis ou mal structurés. C’est toute la beauté de l’ethnographie, qui permet une observation souvent subtile.
→ Il s’adapte à d’autres méthodes. On le voit souvent utilisé sous différentes formes, ou intégré à des processus plus larges, comme le Lean Startup, les processus agiles ou la pensée systémique, pour ne citer que ceux-là.
→ Il s’adapte à toutes les tailles d’équipes et d’organisations. On le voit appliqué dans des toutes petites équipes comme à des consultations citoyennes.
→ Il s’adapte à lui-même. Le design thinking n’est pas un processus rigide et linéaire. Au contraire, il préconise les retours en arrière ou l’ajustement des étapes au fur et à mesure des découvertes.
Voilà! Maintenant que vous savez tout sur le design thinking, nous vous proposons d’en explorer plusieurs itérations qui ont vu le jour depuis les années 90 et qui pourraient vous inspirer davantage.