DOSSIER SPÉCIAL

Plus d'informations, moins de décisions

Plus d'informations, moins de décisions

Gaëtan Namouric
Sandra Chaput-Carrier
Plus de rapports, plus de données, plus d'options… et pourtant, pas de meilleures décisions. Cet article vous explique pourquoi l'infobésité paralyse les gestionnaires et comment passer de «trop d'info » au saut stratégique.
October 14, 2026
October 14, 2026
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Chaque jour, les gestionnaires et leurs équipes gravissent un Everest d'information. Face à une décision difficile, le réflexe est pourtant toujours le même : « Il nous manque des données. » On commande un rapport de plus, on reporte au prochain comité. C'est prudent, presque vertueux. Sauf qu'un demi-siècle de recherche raconte autre chose : passé un certain seuil, l'information supplémentaire n'améliore plus nos choix. Elle améliore surtout notre confiance en nos choix… quand elle ne nous empêche pas carrément de choisir.

Quand l’info rassure sans éclairer

Au début des années 1970, le psychologue Paul Slovic réunit huit parieurs professionnels. Il leur présente une liste de 88 variables tirées des fiches de course (poids porté, performances passées, conditions de piste, jockey…) et leur demande de classer celles qui comptent le plus. Puis il leur fait prédire des courses réelles avec leurs cinq variables préférées, puis 10, 20 et enfin 40.

Résultat : avec 40 informations, les experts ne prédisent pas mieux qu'avec 5. Par contre, leur confiance, elle, grimpe à chaque nouvelle tranche d'information reçue. Richards Heuer, un vétéran américain de la Central Intelligence Agency (CIA), rapporte l'étude dans un manuel de formation de la CIA et tire la conclusion suivante : au-delà d'un minimum, l'information additionnelle sert surtout à conforter un jugement déjà formé.

Dans les organisations, c'est la même mécanique, en plus chronophage. McKinsey estimait en 2012 qu'un travailleur de la connaissance consacre environ 28 % de sa semaine à gérer ses courriels, et près de 1,8 heure par jour à chercher et rassembler de l'information. Tout ce temps donne le sentiment de maîtriser la situation. Rien ne garantit qu'il améliore les décisions.

Quand l'info se contredit et paralyse

Il y a pire que trop d'information : de l'information qui se contredit. Le tableau de bord des ventes dit « on accélère », le sondage client dit « on décroche ». Le rapport de la firme A recommande d'investir, celui de la firme B de consolider. Deux directions, chacune chiffres à l'appui.

Amos Tversky et Eldar Shafir ont mesuré l'effet de ce genre de conflit. On propose à des participants un lecteur CD à prix d'aubaine : une majorité l'achète. On ajoute un second appareil, haut de gamme et lui aussi bien positionné : près de la moitié choisit alors… de ne rien acheter et d'attendre. Quand deux bonnes raisons tirent en sens opposés, le cerveau ne tranche pas. Il reporte.

Chez un individu, l'excès d'information produit de l'hésitation. Dans une organisation, il produit de la paralysie. Et c'est là que le phénomène devient vraiment coûteux.

Pourquoi? Parce qu'une organisation multiplie tous les effets précédents. Chaque service arrive en comité avec ses propres données, qui contredisent souvent celles du voisin. Chaque contradiction justifie une analyse supplémentaire. Chaque analyse fait naître de nouvelles questions. Et pendant ce temps, personne n'est formellement responsable de trancher : le dossier « mûrit ». L'information cesse d'être un outil pour décider et devient un bouclier. Tant qu'on analyse, personne ne peut nous reprocher de nous être trompés.

La chercheuse montréalaise Ann Langley a donné un nom à ce piège : la « paralysie par l'analyse », où l'organisation s'enlise dans les études, les comités et les rapports sans jamais passer à l'acte. Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, de Stanford, ont documenté son cousin, le knowing-doing gap : des entreprises qui savent très bien quoi faire, mais qui remplacent l'action par la discussion, la planification et la production de documents. Parler d'un problème donne l'impression de le régler.

Quand l'info s'accumule et sème le doute

En 1971, bien avant le big data et l'IA, l'économiste Herbert Simon posait le diagnostic : l'information consomme l'attention de ceux qui la reçoivent. La ressource rare d'une organisation n'est donc pas la donnée, mais la capacité à distinguer ce qui compte.

Pensez à cette présentation du 3 mars 2021. Vous avez gardé finale.ppt, finale finale.ppt, finale finale 21h15.ppt, sans oublier la copie de sauvegarde et les versions annotées par trois collègues. Cinq ans plus tard, laquelle fait foi? La plus récente? Pas forcément. Et si vous n'êtes plus là, qui le saura?

Tout est là, mais rien n'est fiable. Et sans confiance, on ne décide pas : on refait, ou on improvise. Les techniciens parleraient de passer d'un data lake, où s'empilent les données brutes, à un data warehouse, où elles sont classées et nettoyées. Nous, on appelle ça un corpus. C'est plus court, c'est latin, et c'est plus chic.

Faire le saut avec trop d'info

Reste une vérité inconfortable : aucune quantité d'information ne prendra la décision à votre place. Entre les données et l'action, il y aura toujours un vide. Le saut stratégique, c'est précisément ce passage : quitter le confort des données pour entrer dans l'action.

Roger Martin, ancien doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, le dit sans détour : la vraie stratégie n'est pas un exercice de planification qui élimine le risque, c'est un pari assumé sur ce qui pourrait être vrai. Si votre stratégie ne vous met pas un peu mal à l’aise, c'est probablement qu'elle n'en est pas une. Jeff Bezos propose une règle pratique : décider avec environ 70 % de l'information souhaitée, et distinguer les décisions irréversibles, qui méritent du temps, des décisions réversibles, qu'on peut prendre vite et corriger en route.

Le saut ne supprime pas l'analyse : il la borne. On s'informe jusqu'au point où l'information supplémentaire ne changerait plus le choix, puis on passe à l'action. C'est l'idée que nous avons défendue dans Alors, on saute ou pas? : l'incertitude n'est pas un signal d'attendre, c'est la condition normale de toute décision qui compte. La question qu'on se pose aujourd'hui, c'est plutôt : « Comment on saute? ».

→ Contre l’info qui rassure : demandez-vous quelle information changerait réellement votre décision. Si aucune réponse possible ne vous fait choisir autrement, vous ne vous informez pas, vous retardez la décision..

→ Contre l’info qui se contredit : nommez qui tranche, et quand. Une contradiction ne se résout pas avec un rapport de plus. Elle se résout avec un responsable et une date. Sans eux, le dossier « mûrit » et l’analyse redevient un bouclier.

→ Contre l’info qui sème le doute : vérifiez vos sources et bâtissez votre corpus. Une seule version qui fait foi, des documents classés, le reste archivé.

→ Et, surtout, n'oubliez pas de sauter. Fixez à l’avance le point où vous en saurez assez, et passez des données à l’action. Une décision réversible se corrige en route ; une absence de décision, non.

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Ce qu'il faut retenir

Passé un certain seuil, l’information supplémentaire n’améliore pas nos décisions : elle gonfle notre confiance, multiplie les options et se contredit, jusqu’à paralyser les organisations. L’issue, c’est le saut stratégique : passer des données à l’action sans tout savoir. Bien décider, c’est souvent savoir quoi ignorer.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Sandra est stratège chez Perrier Jablonski. Elle détient une maîtrise en communication marketing, ainsi qu'une certification en Design Thinking de IDEO. Depuis 2024, elle enseigne le pitch aux cohortes du programme Leadership féminin de l’École des dirigeants des Premières Nations. Elle aime animer des groupes et créer des espaces d’échanges qui favorisent la réflexion, la collaboration et l’innovation.
Bibliographie et références de l'article

RAPPORT · Heuer, R. J. (1999). Psychology of Intelligence Analysis, chap. 5 (étude de Slovic, P., 1973). CIA Center for the Study of Intelligence.

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RAPPORT · McKinsey Global Institute (2012). The Social Economy: Unlocking Value and Productivity Through Social Technologies. McKinsey & Company.

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ARTICLE ACADÉMIQUE · Redelmeier, D. A. et Shafir, E. (1995). Medical Decision Making in Situations That Offer Multiple Alternatives. JAMA, 273(4), 302-305.

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ARTICLE ACADÉMIQUE · Tversky, A. et Shafir, E. (1992). Choice Under Conflict: The Dynamics of Deferred Decision. Psychological Science, 3(6), 358-361.

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ARTICLE ACADÉMIQUE · Bastardi, A. et Shafir, E. (1998). On the Pursuit and Misuse of Useless Information. Journal of Personality and Social Psychology, 75(1), 19-32.

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ARTICLE ACADÉMIQUE · Langley, A. (1995). Between “Paralysis by Analysis” and “Extinction by Instinct”. Sloan Management Review, 36(3), 63-76.

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LIVRE · Pfeffer, J. et Sutton, R. I. (2000). The Knowing-Doing Gap: How Smart Companies Turn Knowledge into Action. Harvard Business School Press.

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CHAPITRE DE LIVRE · Simon, H. A. (1971). Designing Organizations for an Information-Rich World. Dans M. Greenberger (dir.), Computers, Communications, and the Public Interest. Johns Hopkins Press.

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ARTICLE ACADÉMIQUE · Green, L. et Mehr, D. R. (1997). What Alters Physicians’ Decisions to Admit to the Coronary Care Unit? Journal of Family Practice, 45(3), 219-226.

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LIVRE · Gigerenzer, G. (2007). Gut Feelings: The Intelligence of the Unconscious. Viking.

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ARTICLE · Martin, R. L. (2014). The Big Lie of Strategic Planning. Harvard Business Review, 92(1-2).

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LETTRE AUX ACTIONNAIRES · Bezos, J. (2016, 2017). Lettres aux actionnaires 2015 et 2016. Amazon.

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Gemini X Sandra Chaput-Carrier
Cet article est écrit par Gaëtan Namouric et publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée. Intitulé « Plus d’informations, moins de décisions », il soutient qu’au-delà d’un certain seuil, l’information supplémentaire nuit à la décision. Il s’appuie sur l’étude de Paul Slovic (1973), où huit parieurs professionnels ne prédisent pas mieux avec 40 variables qu’avec 5, alors que leur confiance augmente ; sur Redelmeier et Shafir (JAMA, 1995), où 47 % des médecins renoncent à prescrire face à un médicament, contre 72 % face à deux ; et sur Tversky et Shafir (Psychological Science, 1992), selon qui les options en conflit mènent au report. Il décrit la « paralysie par l’analyse » des organisations (Ann Langley, 1995) et le knowing-doing gap (Pfeffer et Sutton, 2000), puis définit le saut stratégique comme le passage des données à l’action (Roger Martin, Harvard Business Review, 2014). L’article s’adresse aux gestionnaires et dirigeants confrontés à la surcharge informationnelle, aux données contradictoires ou à l’immobilisme décisionnel.
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