Une histoire? Mais pourquoi faire?

Une histoire? Mais pourquoi faire?

Gaëtan Namouric
Les êtres humains ne comprennent pas le monde avec des données. Ils le comprennent avec des histoires. C’est neurologique, chimique, mesurable. Et pourtant, la majorité des gestionnaires continuent de présenter des tableaux à des cerveaux qui attendent des récits. Voici pourquoi — et ce que les neurosciences en disent.
February 13, 2026
—  0  min. de lecture
Gaëtan Namouric + MidJourney

Un cerveau câblé pour le récit

Imaginez une salle de réunion. Un directeur présente ses résultats trimestriels : tableaux, pourcentages, projections. L’attention décroche après quatre minutes. Maintenant, imaginez le même directeur qui ouvre avec ceci : « En mars dernier, un client de Sherbrooke a appelé pour annuler son abonnement. Il trouvait le service trop compliqué. Notre agente, Nathalie, lui a proposé un appel de quinze minutes pour l’accompagner. À la fin de l’appel, non seulement il a gardé son abonnement, mais il a recommandé le service à son frère. » Toute la salle se redresse. Personne ne consulte son téléphone. Pourquoi?

Parce que le cerveau humain ne traite pas les histoires comme de l’information. Il les traite comme de l’expérience. En 2010, le neuroscientifique Uri Hasson, de l’Université Princeton, a démontré un phénomène qu’il a nommé le « couplage neural » : lorsqu’un narrateur raconte une histoire engageante, l’activité cérébrale de ses auditeurs se synchronise littéralement avec la sienne. Les mêmes régions s’activent, dans le même ordre, avec un léger décalage temporel. Le cerveau de celui qui écoute reproduit l’expérience de celui qui raconte. Ce n’est pas une métaphore : c’est de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle.

La chimie de l’empathie

Paul Zak, neuroéconomiste à la Claremont Graduate University, a poussé la recherche un cran plus loin. Son laboratoire a mesuré les variations hormonales des participants exposés à des récits structurés selon un arc dramatique classique — tension, montée, résolution. Résultat : les histoires qui captent l’attention produisent une hausse du cortisol (qui aiguise la concentration) suivie d’une libération d’ocytocine, la molécule associée à l’empathie et à la confiance. Les participants dont le taux d’ocytocine avait augmenté se montraient ensuite plus généreux envers des inconnus, plus enclins à coopérer et plus sensibles aux signaux sociaux.

Autrement dit, une bonne histoire ne se contente pas de capter l’attention. Elle modifie la chimie du cerveau de celui qui l’écoute. Elle le rend temporairement plus ouvert, plus empathique, plus disposé à l’action. Pour un gestionnaire qui cherche à mobiliser une équipe, à faire adopter un changement ou à défendre un budget, cette donnée n’est pas anecdotique — elle est stratégique.

Pourquoi les faits seuls ne suffisent pas

Le neuroscientifique Antonio Damasio a démontré, par une série d’expériences célèbres, que les êtres humains privés de la capacité de ressentir des émotions deviennent incapables de prendre des décisions, même simples. L’émotion n’est pas l’ennemie de la raison : elle en est le carburant. Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, a documenté comment notre « Système 1 » — rapide, intuitif, émotionnel — gouverne l’essentiel de nos décisions quotidiennes. Le « Système 2 », analytique et lent, n’intervient que lorsqu’on le sollicite délibérément.

Or, les histoires s’adressent directement au Système 1. Elles contournent les défenses rationnelles non pas par manipulation, mais par résonance. Quand vous racontez l’histoire de Nathalie et du client de Sherbrooke, vous ne demandez pas à votre auditoire de croire en la valeur du service client. Vous la leur faites vivre. Une étude publiée dans le Journal of Neuroscience en 2025 a d’ailleurs confirmé que les récits créent des réseaux de mémoire multisensoriels : ils s’encodent simultanément dans les régions auditives, visuelles, émotionnelles et motrices du cerveau. Un chiffre entre dans la mémoire à court terme. Une histoire s’installe dans la mémoire à long terme.

Le récit comme technologie de synchronisation

Une découverte récente mérite l’attention des gestionnaires : l’effet de « troupeau neural ». Des chercheurs ont observé que plus les auditeurs synchronisent leur activité cérébrale avec celle du narrateur, plus ils se synchronisent aussi entre eux. Le récit ne crée pas seulement un lien entre celui qui parle et celui qui écoute — il crée un alignement collectif. Dans une organisation, cela signifie que le récit est un outil de cohésion mesurable. Quand un leader raconte une histoire qui résonne, il ne « communique » pas au sens classique du terme. Il produit, littéralement, une convergence neurologique au sein de son équipe.

C’est ce qui explique pourquoi les organisations qui traversent des transformations profondes — fusions, virages technologiques, restructurations — bénéficient davantage d’un récit fondateur clair que d’un plan stratégique de 80 pages. Le plan s’adresse à l’intellect. Le récit s’adresse à l’identité.

Ce que cela change pour vous

Les implications pratiques sont directes. Chaque présentation importante devrait commencer par une histoire — pas par un sommaire exécutif. L’histoire installe l’attention et prépare chimiquement le cerveau à recevoir les données qui suivront. Les organisations qui veulent mobiliser leurs équipes doivent investir dans la narration autant que dans la planification. Raconter d’où l’on vient, pourquoi on fait ce qu’on fait et pour qui on le fait n’est pas un exercice de communication interne — c’est un acte de gestion. Et la structure compte : les récits les plus efficaces suivent un arc dramatique (tension, lutte, transformation) parce que c’est cette structure qui déclenche la cascade neurochimique documentée par Zak.

Les humains n’ont pas besoin d’histoires parce qu’ils sont sentimentaux. Ils en ont besoin parce que c’est ainsi que fonctionne leur cerveau. L’histoire est le format natif de la cognition humaine — celui dans lequel nous comprenons, mémorisons, décidons et nous relions les uns aux autres. Ignorer cela dans un contexte de gestion, c’est communiquer dans un format que le cerveau humain n’est pas optimisé pour traiter.

Ce qu'il faut retenir

Les neurosciences le confirment : quand une personne raconte une histoire engageante, le cerveau de celui qui écoute se synchronise avec le sien — un phénomène mesuré par IRMf et nommé « couplage neural ». Cette synchronisation déclenche une cascade hormonale (cortisol, puis ocytocine) qui aiguise l’attention, nourrit l’empathie et prédispose à l’action. Les récits s’encodent dans la mémoire à long terme, là où les données brutes restent en surface. Pour un gestionnaire, cela signifie que raconter n’est pas un ornement : c’est un levier de mobilisation, de cohésion et de décision aussi mesurable qu’un indicateur financier.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski et membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et 200 articles sur tous ces sujets.
subject
Bibliographie et références de l'article

Hasson, U., Stephens, G. J., Silbert, L. J. (2010). Speaker–listener neural coupling underlies successful communication. PNAS, 107(32).

Zak, P. J. (2015). Why Inspiring Stories Make Us React: The Neuroscience of Narrative. Cerebrum.

Damasio, A. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam.

Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.

Journal of Neuroscience (2025). Hippocampal-cortical networks predict conceptual versus perceptually guided narrative memory.

Social Cognitive and Affective Neuroscience (2024). How a speaker herds the audience: multibrain neural convergence over time during naturalistic storytelling.

L'I.A. a pu contribuer à cet article. Voyez comment.
  • Nous utilisons parfois des outils de LLM (Large Language Models) tels que Chat GPT, Claude 3, ou encore Sonar, lors de nos recherches.
  • Nous pouvons utiliser les outils de LLM dans la structuration de certains exemples
  • Nous pouvons utiliser l'IA d'Antidote pour la correction ou la reformulation de certaines phrases.
  • ChatGPT est parfois utilisé pour évaluer la qualité d'un article (complexité, crédibilité des sources, structure, style, etc.)
  • Cette utilisation est toujours supervisée par l'auteur.
  • Cette utilisation est toujours éthique :
    • Elle est transparente (vous êtes prévenus en ce moment-même),
    • Elle est respectueuse des droits d'auteurs — nos modèles sont entraînés sur nos propres contenus, et tournent en local lorsque possible et/ou nécessaire.
no_photography
La vignette est manquante
done
Cet article est final.
spellcheck
Cet article est en relecture.
rule
Cet article a été remis à Gaëtan
badge
Cet article est encore dans les mains de l'équipe.
psychology
Cet article est un projet.
psychology
Cet article n'a pas de statut!
sell
Pitch
sell
Aucun sujet sélectionné!
image
...
image
Il n'y a pas d'image HERO!
subject
Les humains ADORENT les histoires. Une questions demeure : pourquoi?
subject
Il n'y a pas de teaser!
photo_size_select_small
...
photo_size_select_small
Il n'y a aucune vignette!
hdr_auto
hdr_auto
Il n'ya a pas d'introduction!
copyright
Pas de légende d'illustration
copyright
Légende :
Gaëtan Namouric + MidJourney
🎉
Encoooooore!
Parce qu'on vous aime, voici d'autres articles sur le même thème.
Article
Il était une fois une histoire forte, la méthode Pixar.
X min.
Article
Huit pièges culturels qui sabotent votre pitch (et comment les éviter)
X min.
Article
La charisme. Quand votre corps parle à votre place.
X min.
Article
Les neurones miroirs, quand tout passe par le regard.
X min.
Article
Le pitch parfait des cartésiens.
X min.
Article
La nuit des Olympica : l'étrange naissance de la rationalité.
X min.
N'achetez pas un livre québécois, achetez-en deux.
Ce que nous apprenons, nous le transmettons.

270 pages pour aider les gestionnaires à survivre dans un monde qui change.

Notre best-seller sur le pitch! Plus de 3 000 exemplaires vendus et plus de 200 pages de secrets, d'anecdotes et d'histoires pour vous aider à raconter la vôtre!

UN PAS🏁DE RECUL,
UN COUP🏴‍☠️D'AVANCE.

Une newsletter incontournable pour les gestionnaires. Un samedi sur deux, une dose d’inspiration, de découvertes et d’outils pour  vous donner un peu de recul... et beaucoup d'avance.
Bien reçu!
Une erreur s'est produite.