




Prenez une équipe qui veut tester l’IA pour traiter ses dossiers plus rapidement, plus efficacement… Très vite, les demandes s’accumulent : les finances veulent voir le retour sur investissement à trois ans, les TI réclament l’architecture finale, les achats attendent un cahier des charges précis, le juridique exige d'avoir les réponses sur la confidentialité des données et la responsabilité en cas d'erreur, les RH s'inquiètent des tâches qui vont disparaître, et la direction aimerait bien une date de lancement. Tant qu'à faire.
Le pire, c’est que toutes ces questions sont super légitimes! Les finances font leur travail — veiller au budget, les TI font aussi leur travail — garantir la sécurité, l’efficacité, la performance, le juridique fait encore aussi son travail — protéger tout le monde… Sauf qu’à ce stade, s’ils ont de bonnes questions, nous, nous n’avons pas les réponses. C’est même pour aller chercher ces réponses qu’on voulait faire un test. Vous repartez donc penaud, votre dossier IA sous le bras… Vous aurez bien essayé, mais… c’est le statu quo qui aura gagné.
Bien évidemment, cette histoire est fictive, mais on l’a tous vécue, cette scène : une organisation peut vouloir apprendre tout en exigeant, pour donner le feu vert, qu’on sache déjà tout. L’IA se retrouve alors devant un processus de décision conçu pour acheter une photocopieuse : combien ça coûte, combien ça rapporte, combien de temps ça dure, et qui viendra réparer le machin qui a brisé le toner le mardi matin?
En 1991, James March mettait déjà le doigt sur une tension qui éclaire parfaitement ce blocage : celle entre exploitation et exploration.
L’exploitation, c’est perfectionner ce qu’on maîtrise déjà : produire, exécuter, optimiser, gagner en efficacité. L’exploration, c’est tout l’inverse : chercher, tester, découvrir l’inconnu. Forcément, les deux se disputent le même temps et le même argent, mais avec une prime nette à l’exploitation. Ses retombées sont concrètes, rapides et faciles à mesurer. Quand on optimise un processus existant, le gain se voit tout de suite. Quand on explore une nouvelle façon de faire, on apprend parfois juste que la piste de départ était une impasse. Allez faire rentrer ça dans une case de tableau Excel, vous!
March prévient d'ailleurs du piège aux deux extrêmes. Trop explorer, c'est empiler des idées qu'on n'arrive jamais à concrétiser. Mais trop exploiter, c'est devenir imbattable sur une façon de faire dépassée, au risque de s'y enfermer. Bien avant l'arrivée des agents conversationnels, March parlait simplement de la façon dont les organisations apprennent. L’IA ne fait que remettre ce vieux tiraillement au goût du jour, avec un abonnement mensuel en prime.

Nos outils de gestion ne sont pas coupables pour autant. Un budget, ça évite les dérives, un appel d’offres, ça permet de comparer, un indicateur, ça aide à suivre un cap. Le vrai décalage arrive quand on demande à une expérience encore balbutiante le même niveau de certitude qu’à une routine déjà bien rodée.
Dès 1995, Rita McGrath et Ian MacMillan ont proposé une issue à ce dilemme : le Discovery-Driven Planning, ou la planification par la découverte. L’idée est simple : au lieu de faire semblant de tout savoir d’avance, on part du résultat attendu pour que le projet vaille la peine, puis on remonte le fil des hypothèses qui doivent impérativement se vérifier pour y arriver. Ensuite, on avance par étapes, en validant chaque point avant d’engager un sou de plus.
Dans leur livre Discovery-Driven Growth, en 2009, ils racontent une anecdote très parlante sur IBM. À la fin des années 1990, un projet porteur d'avenir, pourtant validé quelques mois plus tôt, est brutalement coupé pour permettre à une division de boucler ses chiffres du trimestre. Furieux, Lou Gerstner creuse l'affaire. Le constat d'IBM est sans appel : les réflexes de gestion taillés pour le cœur de métier sont en train d'étouffer net les nouvelles pousses. L'avenir de l'entreprise restait à la merci des résultats des trois prochains mois.
Cette approche ne renonce pas à la rigueur économique, mais elle traite l'inconnu pour ce qu'il est : des hypothèses à tester sur le terrain. Face à un assistant IA, la bonne question n’est pas d’exiger un devis parfait, mais de définir les vrais critères : quel gain de temps justifierait l’abonnement? Quel seuil de qualité minimale doit-on conserver? Et combien de temps de repasse humaine tolère-t-on avant que le jeu n'en vaille plus la chandelle? On sait enfin quoi mesurer pendant le test. Parce qu'une démo flatteuse ne prouve rien : l'enjeu, c'est de voir ce qu'il reste vraiment du gain de temps une fois que le travail réel est bouclé.

L’enquête mondiale de McKinsey publiée fin 2025 illustre bien le grand écart : 88 % des répondants disent que leur organisation utilise régulièrement l’IA dans au moins une fonction, mais près des deux tiers indiquent qu’elle n’a toujours pas commencé à la déployer à l’échelle de l’entreprise. Les outils sont bien entrés par la porte ; leur intégration au quotidien, elle, avance à pas de tortue.
Même son de cloche chez Gartner : en moyenne, à peine 41 % des prototypes d’IA générative franchissent le cap de la production. Les indicateurs varient, mais le constat reste le même : il y a un gouffre entre tester un outil dans son coin et lui faire une vraie place dans l’organisation.

Les explications ne manquent pas. Elles sont parfois techniques, financières ou humaines — des données inexploitables restent inexploitables, peu importe la dose de bonne volonté qu'on y met. Mais le véritable piège est souvent ailleurs : que se passe-t-il quand un essai se termine sans que personne n'ait jamais précisé quelle décision il devait déclencher?
On lance un deuxième pilote. Puis un troisième. Les démos s'enchaînent, le projet fait la tournée des comités et les présentations PowerPoint prennent du volume. Bienvenue au purgatoire des pilotes. On y entre avec une idée neuve, on en ressort avec un comité de suivi. Et encore, les bons jours.
Pour sortir du blocage, il ne faut pas moins de rigueur, mais une rigueur mieux placée. On ne peut pas prédire l'avenir, mais on peut très bien encadrer le test : une question simple, un budget limité et une vraie décision à la clé.
Oubliez le calcul de rentabilité sur trois ans. Donnez-vous plutôt un cadre net : deux mois, vingt personnes, trois tâches précises et un budget plafond qui inclut aussi le temps passé. Ensuite, chronométrez le travail réel, relecture comprise — une IA qui écrit en dix secondes mais demande quarante minutes de correction ne fait rien gagner. Dès le départ, fixez la règle du jeu : quel gain minimum justifie de continuer, et à quel moment on arrête tout? Au bout de deux mois, le responsable présente les résultats, et on tranche.
Le juridique et l'informatique n'ont pas à tout bloquer : ils doivent regarder les conséquences réelles d'une erreur. Une coquille dans un brouillon interne n'a pas le même impact qu'une fausse information envoyée à un client. On teste sur des données sans risque, dans un coin isolé du réseau. Si on peut faire marche arrière, effacer les données et annuler l'abonnement en un clic sans faire de dégâts, il n'y a aucune raison d'attendre six mois pour autoriser le test.
Les achats négocient un contrat court, les RH s'assurent que les équipes ont le temps d'apprendre, et la direction bloque tout de suite une date dans l'agenda pour faire le bilan. Surtout, abandonner doit rester une option normale. Un essai qui prouve rapidement qu'un outil ne sert à rien a parfaitement rempli sa mission.
Donc, au prochain comité de direction, si quelqu’un vous pose des questions sur la rentabilité de ce projet IA un peu flou… répondez : « On ne sait pas encore, et c’est pour ça qu’on teste. » C’est tout ce qu’il faut pour passer du réflexe d’achat d’une photocopieuse à une vraie façon d’apprendre.
Exiger de connaître le résultat avant d’autoriser un essai d’IA, c’est une bonne façon de ne jamais le commencer. Une organisation a besoin d’optimiser ce qu’elle maîtrise, mais aussi d’explorer ce qu’elle ne connaît pas encore. Donnez donc à l’essai un mandat clair : une question à résoudre, un budget qui inclut le temps des équipes, des risques encadrés et une date pour trancher. Précisez les hypothèses à vérifier et le gain minimum qui justifierait de continuer. Une belle démo ne remplace pas l’épreuve du travail réel. Le gain se mesure sur le travail terminé, relecture comprise. À la fin, il faut décider : poursuivre, ajuster ou arrêter. Un essai qui élimine à temps une mauvaise piste a rempli sa mission.
ARTICLE SCIENTIFIQUE · March, J. G. (1991). « Exploration and Exploitation in Organizational Learning ». Organization Science, 2(1), 71–87. Analyse la concurrence entre exploration et exploitation, leurs temporalités et les risques d’un déséquilibre durable.
ARTICLE DE GESTION · McGrath, R. G. et MacMillan, I. C. (1995). « Discovery-Driven Planning ». Harvard Business Review, juillet–août. Présente une planification qui explicite les hypothèses et organise leur vérification progressive.
LIVRE · McGrath, R. G. et MacMillan, I. C. (2009). Discovery-Driven Growth: A Breakthrough Process to Reduce Risk and Seize Opportunity. Harvard Business Press, 256 pages, ISBN 9781591396857. Développe la méthode et le rôle des étapes de décision. Le chapitre publié par les auteurs documente le cas IBM évoqué dans l’article.
LETTRE AUX ACTIONNAIRES · Bezos, J. (2016). Lettre aux actionnaires d’Amazon au titre de 2015. La page 5 du PDF distingue les décisions réversibles de celles qui le sont difficilement. Ce repère éclaire le circuit d’approbation de l’essai proposé dans l’article.
ENQUÊTE · McKinsey & Company, QuantumBlack (2025). The State of AI in 2025: Agents, Innovation, and Transformation. 5 novembre. Enquête menée auprès de 1 993 participants du 25 juin au 29 juillet 2025. Source des 88 % d’utilisation déclarée dans au moins une fonction et des près de deux tiers n’ayant pas commencé le déploiement à l’échelle de l’entreprise.
ANALYSE D’ENQUÊTE · Tamersoy, B. et Wang, D., Gartner (2025). AI Maturity Matters: Proportion of AI and GenAI Prototypes Making It Into Production. 12 juin. Le résumé public rapporte une moyenne de 41 % des prototypes d’IA générative passés en production, à partir de l’enquête 2024 Gartner AI Mandates for the Enterprise Survey. La recherche complète est réservée aux abonnés.
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Selon l’enquête AI at Work 2025 du Boston Consulting Group (2025), menée auprès de plus de 10 600 employés dans 11 pays, 36 % seulement s’estiment suffisamment formés à l’IA, et 54 % utiliseraient des outils non autorisés si les bons venaient à manquer. L’IA clandestine est déjà dans vos murs. Et selon le sondage How to implement transformations for long-term impact de McKinsey (2023), 12 % des répondants seulement ont maintenu leurs gains plus de trois ans. Les transformations trébuchent presque toutes au même moment : quand l’essai doit devenir un réflexe.
Avant de recommander quoi que ce soit, nous allons écouter. Des entrevues individuelles, longues, confidentielles, menées par nos ethnographes auprès d’employés de tous les étages. Nous y entrons avec le moins d’hypothèses possible : aucune grille par génération, par niveau hiérarchique ou par département. Bien nous en prend, car ces catégories n’expliquent presque rien. Le « jeune forcément à l’aise » et le « vétéran forcément réfractaire » sont des raccourcis que le terrain dément à chaque mandat.
Au fil de nos mandats nous avons découvert deux variables fondamentales qui permettent de réellement cerner le profil de vos employés : leur tolérance aux risques et leur tolérance à la délégation IA. La première mesure la capacité d’accepter un résultat imparfait, de se tromper devant les autres et d’être jugé par ses pairs. La seconde mesure la disposition à confier à un outil une part de sa rédaction, de son analyse, voire de son jugement. Ces deux variables traversent les générations, les titres et les services.
Elles touchent directement aux trois besoins psychologiques que l’IA vient bousculer, selon Erik Hermann, Stefano Puntoni et Carey Morewedge dans Why Gen AI Feels So Threatening to Workers (Harvard Business Review, 2026) : la compétence, l’autonomie et l’appartenance. Confier une part de son travail à un outil remet en jeu sa compétence et son autonomie; accepter le risque expose au jugement des pairs, donc à l’appartenance. Croisées, ces deux variables dessinent quatre profils. Aucun profil ne vaut mieux qu’un autre; la grille sert à parler un langage commun. Chacun a son besoin en souffrance, et mérite donc son parcours.

Forte tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. Dans nos entrevues, il se reconnaît à sa confiance double : en lui-même et en l’outil. Il teste par lui-même sans attendre qu’on lui montre la voie, et les ratés médiatisés de l’IA ne le freinent pas; il préfère se faire sa propre idée. Il a déplacé sa valeur professionnelle : elle réside dans l’analyse et le jugement, et l’effort de production compte peu à ses yeux. « C’est moi le cerveau de l’affaire, ça raccourcit juste le temps. » Il parle de l’IA avec aisance, montre ce qu’il fait, partage ses trouvailles. C’est précisément ce qui peut l’isoler : son enthousiasme avance plus vite que celui de son équipe, et il finit parfois par explorer seul.
Avec lui, le risque s’appelle la solitude, puis le désengagement. Everett Rogers l’avait décrit dès 1962 dans Diffusion of Innovations : les premiers à adopter une nouveauté sont souvent perçus comme marginaux par leur groupe, et l’innovation se propage réellement quand des leaders d’opinion respectés s’en emparent. Donnez-lui donc une place reconnue : un mandat officiel de compagnon IA, du temps protégé dans sa description de poste, des « prompt parties » à animer. Seul critère : la curiosité. Un adjoint administratif passionné fait un meilleur compagnon qu’un cadre compétent et indifférent.
Forte tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. Confiant en lui-même, méfiant envers l’outil, il explore volontiers et garde la main sur ce qui compte. Nous l’avons vu tracer une frontière nette : pour la recherche et la synthèse, aucun problème; pour le raisonnement et la création professionnelle, blocage. Il relit tout, refait tout, et ce travail en double lui coûte un temps qu’il juge nécessaire. Sa méfiance a une source : les défaillances de l’IA rapportées dans les médias, qu’il cite volontiers en entrevue et qui confirment ses réserves. Sa rigueur protège la qualité du travail. Elle a aussi un coût caché : tant qu’il ne délègue rien de substantiel, les gains promis par l’IA restent théoriques pour lui.
La recherche montre comment l’amener plus loin. Dans Overcoming Algorithm Aversion (Management Science, 2018), Berkeley Dietvorst, Joseph Simmons et Cade Massey ont constaté que les gens délaissent un algorithme dès qu’ils le voient se tromper, mais l’utilisent bien plus volontiers lorsqu’ils peuvent en modifier les résultats, même légèrement, et obtiennent alors de meilleurs résultats. Offrez-lui des ateliers de prompting sur des cas réels, en petits groupes, et des listes de vérification par métier, construites avec lui. Puis trois paliers sur son cœur d’expertise : l’IA prépare et il décide; l’IA propose et il arbitre; l’IA exécute et il valide. Il passe de relecteur à arbitre, sans rien céder sur la qualité.
Faible tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. C’est le profil le plus paradoxal de la matrice : méfiant envers lui-même, confiant dans l’outil. Il utilise l’IA sous la pression de la charge de travail davantage que par conviction, produit beaucoup avec elle, et en parle peu. En entrevue, la gêne affleure vite. Déléguer à l’IA ressemble pour lui à tricher, comme si l’effort fourni faisait la valeur du travail : « C’est comme si c’était pas toi qui avais fait l’examen. » Il craint le regard des collègues et des gestionnaires plus que l’outil lui-même. Il a déjà trouvé les gains; il lui manque la permission de les assumer au grand jour.
Sa crainte est fondée. Dans Evidence of a social evaluation penalty for using AI (PNAS, 2025), Jessica Reif, Richard Larrick et Jack Soll ont établi, auprès de plus de 4 400 participants, que ceux qui utilisent l’IA au travail sont jugés moins compétents et moins motivés. La réponse est collective : une charte du droit à l’erreur signée par la direction, des cercles de pratique sans gestionnaire dans la salle, le rituel du « meilleur ratage IA de la semaine ». Amy Edmondson appelait cela la sécurité psychologique dès 1999 (Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, Administrative Science Quarterly).
Faible tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. C’est le profil le plus résistant de la matrice, et le plus argumenté. Sa résistance est active : il questionne, objecte, documente. Il voit dans l’IA une double menace, pour l’intégrité professionnelle et pour la sécurité des données, et ses objections sur la fiabilité sont souvent fondées. En entrevue, il cite des cas précis d’erreurs, de fuites, de réponses inventées. Comme il ne délègue pas encore, il n’a pas connu l’inconfort de la délégation; son jugement repose sur ce qu’il observe autour de lui. Dans une organisation, il joue un rôle précieux : c’est souvent lui qui pose la question que personne n’ose poser.
Ses objections méritent mieux qu’un argumentaire : un siège au comité de veille qui examine chaque cas d’usage avant déploiement, un rôle de relecteur officiel, un registre public des objections. Sa vigilance solitaire devient une fonction reconnue. La science lui donne en partie raison : dans Navigating the Jagged Technological Frontier (Harvard Business School, 2023), Fabrizio Dell’Acqua et ses collègues ont observé 758 consultants; dès que la tâche sortait du champ de compétence de l’outil, ceux qui utilisaient l’IA se trompaient davantage.
Au contraire. Les parcours peuvent être différents sans créer quatre transformations parallèles. Le sceptique ancré, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et l’explorateur assumé doivent tous comprendre la même chose : où l’organisation veut aller, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et vers qui se tourner quand ils hésitent. On peut adapter le rythme, les exercices et le degré de délégation à chacun, mais pas le cadre. Dans nos mandats, ce socle commun repose sur quatre conditions très concrètes : une direction qui parle d’une seule voix, des messages simples et répétés, des compagnons accessibles dans les équipes et une formation qui travaille autant les outils que les croyances. Les voici en détail.
Une direction qui parle d’une seule voix. Quand un vice-président dit « IA générative », qu’un autre parle d’« agents autonomes » et qu’un troisième évoque « l’automatisation », chacun croit défendre le même projet. Les équipes, elles, entendent trois projets différents, et le message se dilue dès le premier étage. Avant de former qui que ce soit, la direction doit s’entendre sur ses mots : ce qu’on appelle IA chez nous, ce qu’on attend d’elle, ce qu’on refuse de lui confier.
Des messages clés, peu nombreux et répétés. Trois ou quatre idées simples suffisent : pourquoi on s’y met, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, ce qu’on gagne. Elles doivent revenir dans chaque réunion, chaque communication, chaque formation, jusqu’à ce que n’importe quel employé puisse les réciter. Un message entendu une fois reste une annonce; répété cent fois, il devient une norme.
Des compagnons dans tous les services. L’adoption se joue à côté du poste de travail, au moment précis où quelqu’un bloque et se tourne vers un collègue. D’où l’importance d’avoir, dans chaque équipe, une personne curieuse, disponible et reconnue pour ce rôle. Les explorateurs assumés en sont les candidats naturels.
Une formation à deux étages. Le premier étage est visible : les outils, le prompting, les cas d’usage. Il s’apprend en atelier, en quelques heures. Le second est souterrain : les croyances, la peur d’être jugé, l’estime de soi professionnelle, le sentiment de tricher. Aucun atelier ne le règle. Il se travaille lentement, dans les rituels d’équipe, les tête-à-tête avec un gestionnaire, les petites victoires partagées.
Ces quatre conditions reposent sur le modèle COM-B de Susan Michie, Maartje van Stralen et Robert West (The behaviour change wheel, Implementation Science, 2011), selon lequel un comportement n’apparaît que lorsque trois éléments sont réunis : la capacité, l’occasion et la motivation. La capacité, c’est le premier étage de la formation : savoir se servir des outils. L’occasion, ce sont les compagnons à proximité et une direction dont le langage clair rend l’usage permis et visible. La motivation, c’est le second étage : des croyances apaisées, une estime de soi préservée, et des messages répétés qui donnent un sens à l’effort. La plupart des programmes IA financent la capacité et espèrent que l’occasion et la motivation suivront d’elles-mêmes. Elles suivent rarement.
Reste à mesurer. Un questionnaire court et anonyme, repris tous les six mois, montre si les gens se déplacent dans la matrice : combien de gardiens vigilants commencent à déléguer, combien de délégateurs anxieux osent en parler, combien de sceptiques ancrés acceptent un premier cas d’usage.
On a beau parler de transformation technologique, de licences et de feuilles de route, ce qui reste à la fin, ce sont des habitudes : le réflexe d’ouvrir l’outil devant un document à résumer, l’aisance d’en parler à un collègue, la confiance de montrer son travail sans craindre d’être jugé. Ces habitudes naissent profil par profil, au rythme de chacun.
L’IA devient une culture le jour où le sceptique ancré siège au comité qui encadre les usages, où le gardien vigilant dispose de protocoles qui lui laissent le dernier mot, où le délégateur anxieux reçoit la permission d’assumer ce qu’il fait déjà, et où l’explorateur assumé trouve un rôle à la mesure de sa curiosité. Ce jour-là, l’outil se fond dans la manière de travailler.
Rien de tout cela ne se devine depuis un bureau de direction. Chaque organisation a ses propres croyances, ses propres peurs et ses propres façons d’apprivoiser l’IA. Tout cela se découvre sur le terrain, une conversation à la fois. C’est notre métier. Et si on allait écouter vos équipes
Je les appelle les oiseaux de malheur. Ils tournoient au-dessus de nos têtes avec leurs cris effrayants. Mais attention. En ornithologue appliqué, il faut apprendre à reconnaître leurs cris, car ils n’annoncent pas tous les mêmes dangers.
Derrière les grands discours sur l’avenir de l’humanité, il y a des gens qui doivent décider quoi acheter, quoi apprendre et à qui faire confiance. Et il y a de grandes chances que ce soit vous…
Quand Yoshua Bengio nous met en garde contre l’intelligence artificielle, je l’écoute. Quand Geoffrey Hinton ou Stuart Russell expriment leurs inquiétudes, aussi. Ces chercheurs ont contribué à construire le domaine dont ils interrogent aujourd’hui les conséquences. Ils ont tout mon respect. Leur travail mérite qu’on s’y arrête, qu’on comprenne leurs arguments et qu’on accepte d’être dérangé. Une alerte ne devient pas ridicule parce qu’elle porte sur un avenir difficile à imaginer.
Encore faut-il savoir de quoi ils nous parlent. Le Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, présidé par Bengio, distingue plusieurs menaces. Des usages malveillants sont déjà documentés : escroqueries, usurpations d’identité, chantage, assistance à des cyberattaques. La possibilité de faciliter certaines étapes de fabrication d’armes biologiques ou chimiques inquiète aussi les experts, même si l’importance des obstacles matériels reste difficile à évaluer. À cela s’ajoutent les défaillances ordinaires : informations inventées, code erroné, conseils trompeurs. Le risque grandit lorsqu’un système peut agir seul avant qu’un humain ait le temps de corriger son erreur.
Le même rapport examine un scénario plus lointain : des systèmes qui échapperaient durablement à notre contrôle. Il précise que les modèles actuels n’en ont pas les capacités, tout en constatant des progrès dans des aptitudes pertinentes, comme l’autonomie. C’est une possibilité à étudier sérieusement, avec ses incertitudes.
Dans Human Compatible, Stuart Russell explique pourquoi cette question dépasse le fantasme du robot méchant. Une machine peut poursuivre avec une efficacité redoutable un objectif que nous avons mal défini. Le problème est alors dans l’écart entre ce que nous lui avons demandé et ce que nous voulions vraiment. Russell propose de concevoir des systèmes qui restent incertains de nos préférences et apprennent à les comprendre, plutôt que de considérer leur mission comme définitivement réglée.

Cette réflexion mérite une traduction dans nos organisations. Confier un premier jet à un assistant, puis le relire, expose à des erreurs qu’on peut repérer avant diffusion. Lui donner le pouvoir de rejeter des candidatures ou de déclencher des paiements engage tout autre chose. Les conséquences, les données et la possibilité de reprendre la main doivent déterminer le niveau de contrôle. Le mot « IA » ne suffit pas à décrire le risque.
Respecter les aigles, c’est faire cet effort de compréhension. Le titre universitaire ne rend personne impartial par magie, et les chercheurs ne s’entendent pas tous sur les scénarios les plus probables. Leur désaccord fait aussi partie de ce qu’il faut écouter. Mais je refuse qu’on transforme leurs travaux en argument pour suspendre tout apprentissage dans nos équipes. Prendre au sérieux une menace à long terme devrait nous rendre plus capables de décider aujourd’hui. Une organisation qui ne comprend rien à l’IA sera bien mal équipée pour en maîtriser les conséquences.
Avec les grands patrons de l’IA, ma réaction change. Sam Altman, Dario Amodei, Demis Hassabis : leur puissance m’inquiète et je me méfie de leur parole. En 2023, ils ont signé, aux côtés de chercheurs, la déclaration du Center for AI Safety qui plaçait la réduction du risque d’extinction lié à l’IA au rang des priorités mondiales. La signature est commune. La position de celui qui signe ne l’est pas.
Quand le fabricant annonce que sa technologie pourrait menacer l’humanité, il nous dit aussi qu’il fabrique quelque chose d’extraordinairement puissant. L’avertissement fait une excellente démonstration commerciale. Il attire l’attention, donne de l’importance au produit et installe son dirigeant parmi les gens qu’il faut absolument écouter. Je ne connais pas la part de conviction et la part de calcul dans chaque prise de parole. Je vois très bien ce que le récit peut rapporter.
Et le bénéfice dépasse la publicité. Le 22 mai 2023, Altman, Greg Brockman et Ilya Sutskever proposaient une supervision internationale des systèmes les plus puissants, inspirée de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le constructeur participait déjà à définir l’institution chargée d’encadrer sa technologie. L’accès au pouvoir est, lui aussi, bien visible : le 21 janvier 2025, Altman était à la Maison-Blanche avec Donald Trump pour annoncer le projet d’infrastructures Stargate. Nous sommes loin d’un vendeur de logiciels attendant son tour à l’accueil.
Dans Preventing Regulatory Capture, Daniel Carpenter et David Moss réunissent des travaux sur la manière dont des intérêts privés peuvent orienter la réglementation à leur avantage, et sur les moyens de l’éviter. L’ouvrage invite aussi à établir la capture avec rigueur, plutôt qu’à la voir dans chaque rencontre entre une industrie et l’État. La proximité avec un président ne suffit donc pas à prouver une capture. Elle donne en revanche de bonnes raisons d’examiner qui définit le problème, qui propose les règles et qui possède les moyens de les contester.

C’est cette concentration de pouvoir qui me fait peur. Les mêmes entreprises pourraient nous fournir les outils, expliquer ce qu’ils valent, définir les dangers et nous vendre la protection. Leur inquiétude peut être sincère. Elle ne les qualifie pas pour arbitrer seules l’intérêt collectif. Quand l’alerte vient d’un constructeur, elle perd à mes yeux son statut d’expertise indépendante : je veux des preuves et une contre-expertise. Dans nos organisations aussi, le fournisseur doit répondre à nos critères. L’ampleur de ses prédictions ne doit pas lui donner le droit de les écrire à notre place.
Les mouettes font beaucoup de bruit dans nos salles de réunion. Ce sont les gestionnaires qui annoncent le danger avant d’avoir pris la peine de comprendre. Ils ont retenu un titre inquiétant, entendu une histoire d’erreur spectaculaire, récupéré un argument dans une conférence. Les voilà équipés pour dire non à tout. Ils ne connaissent pas l’outil, n’ont pas examiné l’usage proposé et n’ont aucune envie de s’y mettre. Leur ignorance finit par devenir une politique d’entreprise.
Ceux-là m’agacent. Je les trouve paresseux. La prudence exige du travail : lire, poser des questions, comparer les usages, chercher les conditions d’un essai acceptable. Déclarer que tout est trop dangereux permet de s’en dispenser avec une apparence de responsabilité. Il suffit parfois de prononcer le mot « éthique » pour que personne n’ose demander où est l’analyse.
Le psychologue Christopher J. Anderson a étudié ce mécanisme plus largement dans The Psychology of Doing Nothing, publié en 2003. Sa synthèse examine notamment le report d’une décision, la préférence pour le statu quo et le biais qui fait paraître l’inaction plus acceptable qu’une action aux conséquences comparables. Le regret anticipé et la difficulté de choisir peuvent pousser à ne rien décider. Ce travail ne prouve évidemment pas que tout refus de l’IA relève de la paresse. Il aide à comprendre pourquoi le maintien de l’existant peut être si confortable.

Devant un refus, j’ai donc envie de comprendre ce qu’il protège. Des renseignements confidentiels? La qualité du travail? Des personnes qui pourraient subir une décision injuste? Très bien. Précisons le danger et les conditions à respecter. Mais protège-t-il surtout le confort du gestionnaire, sa position ou son droit de ne pas apprendre? La discussion devient alors beaucoup moins technique.
Un employé qui craint de perdre son poste mérite une réponse honnête, du temps et de l’accompagnement. Un gestionnaire qui transforme son manque de connaissances en interdiction générale doit faire son travail. Il peut exiger un essai sur des données fictives, limiter les accès, imposer une vérification humaine ou refuser un usage dont les conséquences restent impossibles à maîtriser. Son « non » doit déboucher sur une décision explicable, avec une suite. Pendant ce temps, conserver les processus actuels a aussi un coût et des risques. Ils méritent le même examen.
Les pigeons, je les aime bien. Ce ne sont pas des imbéciles, loin de là. Ils sont curieux, bien intentionnés et veulent sincèrement faire avancer leur organisation. Mais à force d’entendre parler des exploits de l’IA, ils ont peur de manquer le bateau. Et c’est ainsi que des gens parfaitement intelligents deviennent des proies faciles.
Pour les vendeurs de miracles, c’est du pain bénit. « Vos concurrents prennent de l’avance. Heureusement, nous avons la solution. » Les appels à la peur ont même leur littérature scientifique. En 2015, Melanie Tannenbaum et ses collègues ont analysé 127 publications réunissant plus de 27 000 participants. Ils ont constaté que ces messages avaient davantage d’effet lorsqu’ils proposaient aussi une façon d’échapper au danger. L’étude porte surtout sur la prévention, pas sur les vendeurs d’IA. Mais on reconnaît la mécanique. On vous annonce que le bateau part sans vous et, comme par hasard, on a justement un billet à vous vendre.
Le livre AI Snake Oil, d’Arvind Narayanan et Sayash Kapoor, aide à reprendre pied. Snake oil signifie littéralement « huile de serpent ». L’expression anglaise désigne un remède miracle vendu avec des promesses qu’il ne tient pas. Appliquée à l’IA, elle vise les systèmes qui ne fonctionnent pas comme annoncé, et dont certaines promesses ne sont probablement même pas réalisables.

Certains logiciels d’IA promettent de prédire si vous serez un bon employé à partir d’une simple vidéo de trente secondes. Trente secondes pour juger de vos compétences, de votre potentiel et de votre avenir professionnel! Dans un entretien publié par Princeton, Sayash Kapoor cite cet exemple pour dénoncer des promesses qui ne reposent sur aucune preuve scientifique. Pourtant, ces outils sont commercialisés.
Le plus inquiétant, c’est que le pigeon ne paie pas toujours la note seul. Prenons ce logiciel de recrutement. C’est l’entreprise qui l’achète, mais si elle s’en sert pour éliminer des candidatures, ce sont de vraies personnes qui peuvent en faire les frais. Pour elles, ce n’est pas simplement un mauvais achat. C’est peut-être un emploi qui leur passe sous le nez.
Alors, avant de signer, j’aimerais voir les preuves. Qu’est-ce que ce logiciel mesure réellement? Sur qui l’a-t-on testé? Qui a vérifié les résultats? Un bon fournisseur devrait être ravi de répondre à ces questions. Et si vous n’y comprenez rien, dites-le. Un dirigeant n’a pas à faire semblant de maîtriser une technologie simplement parce qu’un vendeur la présente comme indispensable. Surtout quand le bateau est censé partir dans cinq minutes.
Ces oiseaux ne m’inspirent ni la même confiance ni la même réponse. J’écoute les aigles parce que leurs travaux méritent d’être compris. Je surveille les vautours parce que leurs intérêts pèsent dans la conversation. J’attends des mouettes qu’elles se mettent au travail. Et je veux que les pigeons puissent apprendre sans se faire plumer.
Devant une alerte, j’ai envie de demander : « Et donc? » Nos données sont sensibles? Lesquelles, et pour quel usage? L’outil peut se tromper? Bien sûr. Qui le vérifiera, et qui portera les conséquences d’une erreur? Des emplois vont changer? Alors parlons aux gens concernés, plutôt que de leur servir un discours sur le progrès. Tout ça demande du travail. Beaucoup plus que de crier au danger.
Le danger peut justifier un arrêt précis. Il peut aussi commander une bifurcation, une limite, une expérience mieux conçue. Il ne devrait jamais nous dispenser de penser la suite. Nos organisations ont besoin d’apprendre assez vite pour décider de leur avenir. Je n’ai aucune envie de laisser ce choix à ceux qui savent le mieux nous faire peur.
Quand on regarde la montagne de l’IA, le premier réflexe est le vertige. Comment, moi, petite ou grande organisation du Québec, puis-je rivaliser avec la Californie ou la Chine La réponse est simple : vous ne vous battez pas seul. Vous faites partie de l'un des écosystèmes les plus denses, les plus respectés et les plus structurés au monde.
L’IA au Québec n’est pas une collection de chercheurs isolés dans leurs tours d’ivoire. C’est une mécanique de précision, une « filière » complète et intégrée, comparable à ce que nous avons bâti avec l’hydroélectricité au siècle dernier. C’est une fusée à plusieurs étages, où chaque palier joue un rôle critique pour propulser vos projets du laboratoire jusqu'au marché. Voici comment cette machine de guerre est construite.
La leçon à tirer de cette cartographie est claire : au Québec, l’innovation ne se fait plus en silo. La densité de ce réseau permet de dérisquer vos projets d'IA. Chaque étage de la fusée est là pour absorber une part de l'incertitude, que ce soit par la validation scientifique, le soutien financier ou l'accompagnement stratégique.
Regarder la montagne de l’IA seul est effrayant. La gravir avec l'appui de l'un des écosystèmes les plus structurés au monde est une opportunité historique. N'attendez pas que la compétition mondiale vienne à vous. Profitez de ce maillage exceptionnel, tendez la main à ces partenaires et faites de l'intelligence artificielle le levier de votre propre croissance.
SAAQclic devait coûter 638 millions de dollars. La facture dépasse aujourd'hui le milliard. Le système a été lancé en février 2023 alors que les tests n'étaient même pas terminés. Des concessionnaires ne pouvaient plus livrer de véhicules. Des citoyens ne pouvaient plus renouveler leur permis. La vérificatrice générale a été limpide : coûts trois fois plus élevés, tests non complétés, informations cachées au conseil d'administration. Et le nouveau système s'est révélé moins performant que l'ancien.
Un échec sur toute la ligne. Et pourtant, personne ne s'en étonne vraiment.
On reconnaît le scénario parce qu'on l'a déjà vu. En 2016, le gouvernement fédéral lançait Phénix, un système de paie censé remplacer d'un seul coup des dizaines de systèmes pour 309 millions de dollars. Neuf ans et quatre milliards plus tard, il reste 300 000 erreurs de paie non résolues. Le vérificateur général du Canada a qualifié le projet d'« échec incompréhensible ». Et le système s'est révélé moins efficace que celui de quarante ans qu'il venait remplacer.
Et si on sort de l'informatique, le pattern tient toujours. En santé, le Québec en est à sa quatrième restructuration majeure en vingt ans. Chaque fois, on refond les structures, on centralise, on fusionne. Chaque fois, les mêmes critiques reviennent. Santé Québec regroupe aujourd'hui 330 000 employés sous un seul employeur. Après un an, les syndicats parlent de « chaos ». Un responsable syndical résumait : « Ça fait des décennies qu'on répète les mêmes erreurs. Centraliser toujours plus et consulter toujours moins. »
Et ce n'est pas un phénomène québécois. Le privé international accumule les mêmes débris. Nike a investi 400 millions de dollars pour refondre sa chaîne d'approvisionnement d'un coup : 100 millions en ventes perdues, chute de 20 % de l'action en bourse, cinq ans supplémentaires pour remettre le système debout. Lidl, le géant allemand du rabais, a travaillé sept ans sur un système SAP à 580 millions de dollars pour remplacer ses 90 solutions internes par une seule — avant de tout abandonner et de revenir à l'ancien système. Hershey's a raté Halloween 1999 — 100 millions en commandes impossibles à traiter — parce que son nouveau système n'était pas prêt. Revlon n'arrivait plus à fabriquer ni à livrer ses produits après sa migration SAP. Haribo a vu ses tablettes vides et ses ventes chuter de 25 % pour les mêmes raisons. La U.S. Navy a dépensé un milliard de dollars en quatre tentatives de systèmes de paie, sans jamais réussir. Chaque fois, le même réflexe : on jette l'ancien, on conçoit du neuf, on déploie massivement. Chaque fois, le même résultat.
Bref, les virages à 90° vont droit dans le mur. Mais pourquoi donc
En 1975, un pédiatre américain du nom de John Gall a publié General Systemantics: An Essay on How Systems Work, and Especially How They Fail. Refusé par trente éditeurs, auto-publié, puis réédité trois fois — la dernière sous le titre The Systems Bible. Au cœur du livre, une phrase devenue célèbre sous le nom de « loi de Gall » :
Un système complexe qui fonctionne s'est invariablement développé à partir d'un système simple qui fonctionnait. Un système complexe conçu à partir de zéro ne fonctionne jamais, et on ne peut pas le rafistoler pour qu'il fonctionne. Il faut recommencer avec un système simple qui marche.
Gall — qui était pédiatre, pas consultant en management — avait observé ce phénomène dans les hôpitaux, les administrations, les programmes gouvernementaux. Son exemple le plus savoureux : le hangar de préparation des fusées à Cap Canaveral est si grand qu'il génère son propre climat, incluant des nuages et de la pluie. La structure censée protéger les fusées les arrose.
Sa conclusion : les systèmes complexes ne peuvent pas être « fabriqués ». Ceux qui fonctionnent ont tous évolué à partir de quelque chose de simple qui tenait debout.
À la même époque où SAAQclic s'enfonçait, un autre projet d'État réussissait sous le radar. La SQDC a été mise sur pied en moins d'un an et fonctionnait dès le jour de la légalisation du cannabis en octobre 2018. Réseau de succursales opérationnel, site de vente en ligne fonctionnel, approvisionnement sécurisé. Jean-François Bergeron, responsable de la mise sur pied, a parlé d'un « tour de force ».
Comment En ne repartant pas de zéro.
La SQDC a été créée comme filiale de la SAQ. Même infrastructure logistique, même expertise en commerce de détail, mêmes réflexes opérationnels. On a greffé un nouveau mandat sur un système qui fonctionnait déjà. Simple d'abord : une vingtaine de succursales, une centaine de produits. Puis on a construit dessus.
Et la SAQ elle-même est un cas d'école. Quand Gaétan Frigon en prend la présidence en 1998, la société d'État souffre de ce qu'il appellera « la maladie du monopole ». Aucune croissance depuis dix ans. Des succursales fermées le dimanche dans des centres commerciaux où les trente autres commerces sont ouverts.
Frigon n'a pas commandé un grand plan stratégique à une firme de consultation. Il a fait le tour des succursales en Gaspésie, a compté les magasins ouverts le dimanche — trente sur trente et un, le seul fermé étant la SAQ — et il les a ouverts. Six cents emplois de plus. Le dimanche est devenu la deuxième journée de ventes en moins d'un an.
Puis il a enchaîné : circulaires, promotions, paiement par carte de crédit, trois bannières (Classique, Express, Sélection), transformation des vendeurs en « conseillers en vin ». Chaque geste simple, greffé sur ce qui fonctionnait déjà. En quatre ans, la SAQ est passée de hors palmarès à troisième entreprise la plus admirée des Québécois.
Son message aux troupes : « Si on veut que nos clients n'appellent pas à la privatisation, soyons les meilleurs. »
Le privé québécois connaît le même principe, même s'il ne cite pas Gall. Desjardins perdait 80 000 membres en cinq ans et traînait au huitième rang en satisfaction client parmi les institutions financières canadiennes. La réponse classique aurait été une refonte technologique massive. Desjardins a plutôt choisi vingt produits prioritaires — ouverture de compte, carte de crédit, renouvellement hypothécaire — et les a numérisés un par un. Cinq ans plus tard : les ventes en ligne sont passées de 25 % à 40 %, quatorze points devant la moyenne canadienne, et le NPS a bondi de onze points. Du huitième rang au deuxième. Nathalie Larue, première vice-présidente, résume l'approche : « Ne jamais isoler le chantier numérique. »
Couche-Tard a suivi la même logique pendant quarante ans. Un seul dépanneur à Laval en 1980. Puis des acquisitions ciblées, digérées une à une — d'abord au Québec, puis au Canada, puis aux États-Unis, puis en Scandinavie, puis en Asie. Chaque marché absorbé avant de passer au suivant. Aujourd'hui : 16 700 magasins dans 27 pays, l'action multipliée par mille. Alain Bouchard n'a jamais tenté de devenir un géant mondial d'un seul coup. Il a construit sur ce qui marchait, encore et encore.
Et Bombardier est peut-être l'exemple le plus spectaculaire. En 2020, l'entreprise frôlait l'écrasement : endettement massif, divisions vendues les unes après les autres, flux de trésorerie négatifs. Éric Martel a pris les commandes avec un plan de redressement sur cinq ans — pas une refonte totale, mais un recentrage progressif : aviation d'affaires d'abord, puis services après-vente, puis défense. Chaque étape construite sur la précédente. En 2025, Bombardier a dépassé tous les objectifs de son plan : 9,55 milliards de revenus, cinquième année consécutive de croissance, un carnet de commandes de 17,5 milliards. Le cas fait désormais l'objet d'études à Harvard et à Columbia. Martel résume : « Nous avons transformé l'entreprise. » Mais il l'a fait morceau par morceau.
La loi de Gall est contre-intuitive pour quiconque vend de la transformation. L'ambition dit : « On voit le problème, on a les ressources, on y va. » La loi de Gall répond : « Plus vous concevez grand d'emblée, plus vous avez de chances d'échouer. »
C'est un problème pour les grandes firmes de consultation, dont le modèle d'affaires repose sur la refonte totale. On diagnostique, on recommande un plan en 200 diapositives, on facture des millions, et on laisse le client avec un système complexe conçu à partir de zéro. Exactement ce que Gall dit de ne jamais faire.
Les organisations qui changent vraiment commencent plus petit que ce qui semble confortable. Une habitude. Une réunion. Une décision qui tient. Puis elles construisent dessus. Non pas parce qu'elles manquent d'ambition — mais parce qu'un système qui fonctionne gagne le droit de grandir. Un système qui ne fonctionne pas s'effondre sous son propre poids.
La question que Gall poserait à n'importe quel comité de direction : Quelle est la version la plus simple du changement que vous essayez de faire
Si la réponse prend plus de deux phrases, c'est qu'on n'a pas encore trouvé le système simple.
Lorsqu’un changement est introduit dans une organisation, il provoque inévitablement des réactions. Ces dernières, souvent interprétées comme des résistances, sont en réalité des préoccupations légitimes. Céline Bareil a développé un modèle structurant pour comprendre ces dynamiques : les sept phases de préoccupations.
Madame Bareil est une figure influente dans le domaine de la gestion et du changement organisationnel. Professeure à HEC Montréal, elle se spécialise dans les dynamiques de transformation en milieu de travail, explorant comment les entreprises et leurs employés s'adaptent aux innovations et aux transitions majeures. Avec une approche axée sur les personnes, ses recherches touchent des thématiques telles que l'accompagnement au changement, les apprentissages organisationnels et le leadership dans des contextes complexes.
Ce modèle explique que les individus progressent dans un cheminement logique face au changement, allant de l’indifférence initiale à une pleine adhésion — pour peu que leurs préoccupations soient traitées adéquatement.
Cette théorie s’applique incroyablement bien au contexte d’un pitch, car ce dernier prépare toujours le terrain à un changement imminent. Lorsqu’on propose une nouvelle idée, un projet ou un produit, on confronte son audience à un futur différent, qui suscite des réactions similaires à celles observées lors d’un changement organisationnel. Un pitch efficace — comme une bonne gestion du changement — doit répondre à ces préoccupations avec clarté, empathie et vision. En adressant chaque phase, on ne vend pas seulement une idée, mais on construit une adhésion progressive et durable au changement qu’elle incarne.
Pour accompagner vos équipes dans le changement, il est essentiel de répondre aux préoccupations exprimées à chaque phase. Voici comment le faire efficacement.
Un gestionnaire avisé se concentre non seulement sur les mots, mais aussi sur les actions. Chaque phase est une opportunité de bâtir la confiance et d’assurer un passage réussi vers l’étape suivante.
Pour illustrer, prenons un exemple "brûlant"... le cas du retour au bureau après une période prolongée de télétravail :
Le jeune philosophe est un pur-sang de la droite catholique française, maire-adjoint de Versailles et délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur. Un esprit sain dans un corps sain de gendre parfait, de chemisette bien repassée de curé de paroisse potentiel. J'exagère à peine, puisque notre candidat est engagé contre l’avortement, contre l’adoption par des parents du même sexe, contre le mariage gay, contre l'immigration telle qu'elle est pratiquée en Europe, etc. Bref Bellamy n’a pas les atours du « candidat pour la modernité ».
Mais... je l'ai déjà dit (et peut-être déjà répété), un livre n'est pas un concours de beauté ou de popularité. J'aime lire des auteurs pour savoir comment il pensent avant de m'arrêter à ce qu'ils pensent. Dans ce cas précis, je ne pourrais pas être plus éloigné des idées politiques de Bellamy, et je déplore même qu'un esprit si habile soit au service d'idées si nauséabondes. Cela étant clarifié, Bellamy est un philosophe efficace, dans le sens où il apporte un regard interrogateur sur notre époque. Aussi, cet essai Demeure n'est pas politique le moins du monde... et il est passionnant.
Par ailleurs, si les opinions les tendances politiques du philosophe n'ont pas échappées aux critiques littéraires, tous reconnaissaient l'étanchéité entre le Bellamy-auteur et le Bellamy-politicien.
D'abord, Bellamy se défend d’être conservateur, et son essai contre « l’ère du mouvement perpétuel » est un exercice rhétorique finement mené, qui le rend difficile à identifier politiquement. C’est que cet esprit précoce ne dénonce pas le changement en soi. Il dénonce le changement sans but précis. Il accuse notre incapacité à nous « poser » et à définir ce qu’il appelle des points fixes — que nous appelions autrefois des valeurs, mais en politique les valeurs sont devenues l’argument des conservateurs, alors que le mouvement est celui de la modernité. Bref, Bellamy mérite toute notre attention pour proposer un contrepoids crédible à la panacée du changement, et à notre béatitude technologique.
“Je ne suis pas contre le progrès, bien au contraire. Mais l'erreur du moment est de penser que tout changement est un progrès”✱. Pour Bellamy, face à la transformation du monde par des outils technologiques que nous ne maîtrisons pas, face à la menace de la crise écologique, le rôle de la politique est peut-être de défendre des repères et donner du sens à ce monde.
Copernic et Galilée ont remis le monde en mouvement, le privant d’un coup de la stabilité rassurante d’un but à atteindre. Avant eux, il existait une fin, une ligne d'arrivée, un repos éternel. Depuis, tout est changement perpétuel, il n'y a plus de repère absolu — il n’est même plus certain que nous ayons à mourir un jour. Notre monde repose sur un socle où tout est remis en question dans ce que Bellamy appelle un progressisme sans destination. Il faut désormais définir des points fixes pour donner un sens.
Tout s’écoule, disait Parménide. Or, rappelle Bellamy, la rivière ne s’écoule que parce que la rive est immobile. Le mouvement ne vaut que s’il est observé d’un point fixe. C’est donc la fixité qui permet le mouvement. Au delà de la rhétorique abstraite, on peut s'interroger sur notre manque de destination. Nous allons tous quelque part. Nous y allons tous de plus en plus vite. Mais où allons-nous « Où vas-tu Gilgamesh? » interrogeait le tout premier texte de notre civilisation.
C’est la question que nous nous posons depuis l’aube des temps. Quel est notre but Dans quelle direction La quête de sens porte bien son nom. Finalement, Bellamy veut sauver la possibilité du mouvement en fixant des repères, une destination, Il rappelle « qu’une chose est sûre : nous ne sortirons pas de la fascination du mouvement par l'éloge de l’immobilité », et propose « la sagesse du discernement ».
Aujourd'hui nous refusons la fixité. Nous voulons pouvoir négocier tout ce qui est. Nous ne supportons plus les limites spatiales, temporelles, biologiques. La technique nous a aidés à tout abolir. Nous voulons habiter sur Mars, voyager dans le temps, ou changer de sexe. Notre liberté ne supporte aucune dérogation. Le désir s’impose au déterminisme. Dès lors, l’idée (technophile) s’est imposée : si tout peut changer, alors tout doit changer. Oui, mais pour aller où Mais où vas-tu Gilgamesh
Et la famille est un point fixe fondamental pour Bellamy, qui précise ses positions sur la procréation. Sa rhétorique contre la procréation assistée mérite une écoute impartiale — quelle que soit notre idée personnelle sur le sujet, ce qui n'est pas évident. Bellamy y voit le signe d’un changement de paradigme dans le domaine de la santé, qui passe de l’humain réparé à l’humain augmenté, en répondant à un “désir que notre condition humaine ne satisfait pas”.
Il pose ainsi la question du rôle de la médecine : doit-elle répondre à tous nos besoins Et cette question est parfaitement pertinente. Aujourd’hui personne ne peut contester l’utilité d’une couveuse pour sauver un prématuré ni le stimulateur cardiaque qui vient au secours de certains de nos aînés. Cette amélioration est un progrès indiscutable. Or, il s’agit bien ici d’une médecine d’optimisation, d’un corps augmenté par la technologie.
Pensez maintenant à la grossesse extra utérine demandée par certains groupes féministes de Californie pour une grossesse équitable — qui ne pénaliserait pas la mère — puisque la gestation se ferait totalement en dehors du corps. Au delà d’avoir été imaginée par Aldoux Huxley dans Le meilleur des mondes, l’ectogenèse est aujourd'hui une réalité, et les premiers tests ont été menés par Alan W. Flake et son équipe du Center for Fetal Research, de l'Hôpital pour enfant de Philadelphie. Des agneaux nés hors corps pour valider des recherches visant les humains. L'utérus artificiel, pour sauver de grands prématurés humains, ou pour éviter l'iniquité de la grossesse. Cette idée peut nous paraître choquante, farfelue ou immorale. Or, il ne s’agit que d’une question d'époque. Au milieu du XIXe on étouffait les enfants enragés entre des matelas✱. Au début du siècle dernier, on guérissait les femmes dépressives par la lobotomie, en perçant un trou dans leur crâne pour y prélever des morceau de cerveau (sans anesthésie, bien évidemment). Aujourd'hui nos grands-papas vivent avec des piles électriques dans le cœur, et demain nos mamans accoucheront extra utero.

Ce qui ressemble à un point fixe — la santé, la morale, la vie, la mort — est un repère mouvant, qui se déforme au gré des époques et des capacités scientifiques.
Notre définition contemporaine de la santé date de 1945. L’Organisation mondiale de la santé à imposé cette définition encore en vigueur aujourd'hui : la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social. Jusqu’alors, la santé, c’était « le silence des organes » d'après la définition délicieuse de Paul Valéry. Et demain
L'humain augmenté existe déjà. Celui d'aujourd'hui est une bénédiction. Celui de demain est une abomination. Simple question de timing.
Bellamy continue son réquisitoire en s'attaquant à l’économie, qui n’a bien évidemment pas échappé à cette fluidité — l’économie du stock et du patrimoine a laissé la place à l’économie du flux. La valeur d’échange a remplacé la valeur d’usage. Rien n’est plus fait pour être conservé, tout est fait pour être échangé — le plus souvent possible, le plus rapidement possible. Aujourd'hui les échanges boursiers se font à une vitesse d’une fraction de seconde, on préfère louer que posséder, rien n’est pensé pour durer.
Le travail aussi a changé. Autrefois il valorisait le métier, l’expérience, aujourd’hui il glorifie l’adaptabilité, la mobilité, la flexibilité. Tout le langage a changé. L’agilité a remplacé la sagesse. Et la « nouvelle économie » n’échappe pas à cet appétit du mouvement, entre les startups qui glorifient le démarrage — la mise en mouvement — et l’économie de partage, qui consiste à faire de l’argent avec ce qui était autrefois gratuit. L’hospitalité, l’autostop, le prêt d’outils. Le bon vieux coup de main est devenu une transaction. Jusqu’à La Poste française, qui facture désormais le petit bonjour du facteur à 19,90 € par mois pour cinq minutes par semaine. Mais où vas-tu Gilgamesh
J'ai voulu faire le tour de la pensé de Bellamy, en la nourrissant d'exemples que j'ai pu moi-même pu observer. J'apprécie sa pensée des points fixes, du discernement et du jugement sur un avenir décidé. Je ne partage pas ses conclusions. Aucune d'elles. Bonne nouvelle, elles ne sont PAS l'objet de son essai — ce qui prouve que nous pouvons faire usage de sa réflexion et arriver à des destinations bien différentes. Alors je salue sa rhétorique, son courage et son bon sens, même si j'aurais préféré qu'il en fît un usage différent, au service d'une cause plus laïque et moins manipulée.
Je vous souhaite une lecture sage et dépassionnée de "Demeure", c'est un ouvrage riche, fort, et généreux.