




Selon l’enquête AI at Work 2025 du Boston Consulting Group (2025), menée auprès de plus de 10 600 employés dans 11 pays, 36 % seulement s’estiment suffisamment formés à l’IA, et 54 % utiliseraient des outils non autorisés si les bons venaient à manquer. L’IA clandestine est déjà dans vos murs. Et selon le sondage How to implement transformations for long-term impact de McKinsey (2023), 12 % des répondants seulement ont maintenu leurs gains plus de trois ans. Les transformations trébuchent presque toutes au même moment : quand l’essai doit devenir un réflexe.
Avant de recommander quoi que ce soit, nous allons écouter. Des entrevues individuelles, longues, confidentielles, menées par nos ethnographes auprès d’employés de tous les étages. Nous y entrons avec le moins d’hypothèses possible : aucune grille par génération, par niveau hiérarchique ou par département. Bien nous en prend, car ces catégories n’expliquent presque rien. Le « jeune forcément à l’aise » et le « vétéran forcément réfractaire » sont des raccourcis que le terrain dément à chaque mandat.
Au fil de nos mandats nous avons découvert deux variables fondamentales qui permettent de réellement cerner le profil de vos employés : leur tolérance aux risques et leur tolérance à la délégation IA. La première mesure la capacité d’accepter un résultat imparfait, de se tromper devant les autres et d’être jugé par ses pairs. La seconde mesure la disposition à confier à un outil une part de sa rédaction, de son analyse, voire de son jugement. Ces deux variables traversent les générations, les titres et les services.
Elles touchent directement aux trois besoins psychologiques que l’IA vient bousculer, selon Erik Hermann, Stefano Puntoni et Carey Morewedge dans Why Gen AI Feels So Threatening to Workers (Harvard Business Review, 2026) : la compétence, l’autonomie et l’appartenance. Confier une part de son travail à un outil remet en jeu sa compétence et son autonomie; accepter le risque expose au jugement des pairs, donc à l’appartenance. Croisées, ces deux variables dessinent quatre profils. Aucun profil ne vaut mieux qu’un autre; la grille sert à parler un langage commun. Chacun a son besoin en souffrance, et mérite donc son parcours.

Forte tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. Dans nos entrevues, il se reconnaît à sa confiance double : en lui-même et en l’outil. Il teste par lui-même sans attendre qu’on lui montre la voie, et les ratés médiatisés de l’IA ne le freinent pas; il préfère se faire sa propre idée. Il a déplacé sa valeur professionnelle : elle réside dans l’analyse et le jugement, et l’effort de production compte peu à ses yeux. « C’est moi le cerveau de l’affaire, ça raccourcit juste le temps. » Il parle de l’IA avec aisance, montre ce qu’il fait, partage ses trouvailles. C’est précisément ce qui peut l’isoler : son enthousiasme avance plus vite que celui de son équipe, et il finit parfois par explorer seul.
Avec lui, le risque s’appelle la solitude, puis le désengagement. Everett Rogers l’avait décrit dès 1962 dans Diffusion of Innovations : les premiers à adopter une nouveauté sont souvent perçus comme marginaux par leur groupe, et l’innovation se propage réellement quand des leaders d’opinion respectés s’en emparent. Donnez-lui donc une place reconnue : un mandat officiel de compagnon IA, du temps protégé dans sa description de poste, des « prompt parties » à animer. Seul critère : la curiosité. Un adjoint administratif passionné fait un meilleur compagnon qu’un cadre compétent et indifférent.
Forte tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. Confiant en lui-même, méfiant envers l’outil, il explore volontiers et garde la main sur ce qui compte. Nous l’avons vu tracer une frontière nette : pour la recherche et la synthèse, aucun problème; pour le raisonnement et la création professionnelle, blocage. Il relit tout, refait tout, et ce travail en double lui coûte un temps qu’il juge nécessaire. Sa méfiance a une source : les défaillances de l’IA rapportées dans les médias, qu’il cite volontiers en entrevue et qui confirment ses réserves. Sa rigueur protège la qualité du travail. Elle a aussi un coût caché : tant qu’il ne délègue rien de substantiel, les gains promis par l’IA restent théoriques pour lui.
La recherche montre comment l’amener plus loin. Dans Overcoming Algorithm Aversion (Management Science, 2018), Berkeley Dietvorst, Joseph Simmons et Cade Massey ont constaté que les gens délaissent un algorithme dès qu’ils le voient se tromper, mais l’utilisent bien plus volontiers lorsqu’ils peuvent en modifier les résultats, même légèrement, et obtiennent alors de meilleurs résultats. Offrez-lui des ateliers de prompting sur des cas réels, en petits groupes, et des listes de vérification par métier, construites avec lui. Puis trois paliers sur son cœur d’expertise : l’IA prépare et il décide; l’IA propose et il arbitre; l’IA exécute et il valide. Il passe de relecteur à arbitre, sans rien céder sur la qualité.
Faible tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. C’est le profil le plus paradoxal de la matrice : méfiant envers lui-même, confiant dans l’outil. Il utilise l’IA sous la pression de la charge de travail davantage que par conviction, produit beaucoup avec elle, et en parle peu. En entrevue, la gêne affleure vite. Déléguer à l’IA ressemble pour lui à tricher, comme si l’effort fourni faisait la valeur du travail : « C’est comme si c’était pas toi qui avais fait l’examen. » Il craint le regard des collègues et des gestionnaires plus que l’outil lui-même. Il a déjà trouvé les gains; il lui manque la permission de les assumer au grand jour.
Sa crainte est fondée. Dans Evidence of a social evaluation penalty for using AI (PNAS, 2025), Jessica Reif, Richard Larrick et Jack Soll ont établi, auprès de plus de 4 400 participants, que ceux qui utilisent l’IA au travail sont jugés moins compétents et moins motivés. La réponse est collective : une charte du droit à l’erreur signée par la direction, des cercles de pratique sans gestionnaire dans la salle, le rituel du « meilleur ratage IA de la semaine ». Amy Edmondson appelait cela la sécurité psychologique dès 1999 (Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, Administrative Science Quarterly).
Faible tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. C’est le profil le plus résistant de la matrice, et le plus argumenté. Sa résistance est active : il questionne, objecte, documente. Il voit dans l’IA une double menace, pour l’intégrité professionnelle et pour la sécurité des données, et ses objections sur la fiabilité sont souvent fondées. En entrevue, il cite des cas précis d’erreurs, de fuites, de réponses inventées. Comme il ne délègue pas encore, il n’a pas connu l’inconfort de la délégation; son jugement repose sur ce qu’il observe autour de lui. Dans une organisation, il joue un rôle précieux : c’est souvent lui qui pose la question que personne n’ose poser.
Ses objections méritent mieux qu’un argumentaire : un siège au comité de veille qui examine chaque cas d’usage avant déploiement, un rôle de relecteur officiel, un registre public des objections. Sa vigilance solitaire devient une fonction reconnue. La science lui donne en partie raison : dans Navigating the Jagged Technological Frontier (Harvard Business School, 2023), Fabrizio Dell’Acqua et ses collègues ont observé 758 consultants; dès que la tâche sortait du champ de compétence de l’outil, ceux qui utilisaient l’IA se trompaient davantage.
Au contraire. Les parcours peuvent être différents sans créer quatre transformations parallèles. Le sceptique ancré, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et l’explorateur assumé doivent tous comprendre la même chose : où l’organisation veut aller, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et vers qui se tourner quand ils hésitent. On peut adapter le rythme, les exercices et le degré de délégation à chacun, mais pas le cadre. Dans nos mandats, ce socle commun repose sur quatre conditions très concrètes : une direction qui parle d’une seule voix, des messages simples et répétés, des compagnons accessibles dans les équipes et une formation qui travaille autant les outils que les croyances. Les voici en détail.
Une direction qui parle d’une seule voix. Quand un vice-président dit « IA générative », qu’un autre parle d’« agents autonomes » et qu’un troisième évoque « l’automatisation », chacun croit défendre le même projet. Les équipes, elles, entendent trois projets différents, et le message se dilue dès le premier étage. Avant de former qui que ce soit, la direction doit s’entendre sur ses mots : ce qu’on appelle IA chez nous, ce qu’on attend d’elle, ce qu’on refuse de lui confier.
Des messages clés, peu nombreux et répétés. Trois ou quatre idées simples suffisent : pourquoi on s’y met, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, ce qu’on gagne. Elles doivent revenir dans chaque réunion, chaque communication, chaque formation, jusqu’à ce que n’importe quel employé puisse les réciter. Un message entendu une fois reste une annonce; répété cent fois, il devient une norme.
Des compagnons dans tous les services. L’adoption se joue à côté du poste de travail, au moment précis où quelqu’un bloque et se tourne vers un collègue. D’où l’importance d’avoir, dans chaque équipe, une personne curieuse, disponible et reconnue pour ce rôle. Les explorateurs assumés en sont les candidats naturels.
Une formation à deux étages. Le premier étage est visible : les outils, le prompting, les cas d’usage. Il s’apprend en atelier, en quelques heures. Le second est souterrain : les croyances, la peur d’être jugé, l’estime de soi professionnelle, le sentiment de tricher. Aucun atelier ne le règle. Il se travaille lentement, dans les rituels d’équipe, les tête-à-tête avec un gestionnaire, les petites victoires partagées.
Ces quatre conditions reposent sur le modèle COM-B de Susan Michie, Maartje van Stralen et Robert West (The behaviour change wheel, Implementation Science, 2011), selon lequel un comportement n’apparaît que lorsque trois éléments sont réunis : la capacité, l’occasion et la motivation. La capacité, c’est le premier étage de la formation : savoir se servir des outils. L’occasion, ce sont les compagnons à proximité et une direction dont le langage clair rend l’usage permis et visible. La motivation, c’est le second étage : des croyances apaisées, une estime de soi préservée, et des messages répétés qui donnent un sens à l’effort. La plupart des programmes IA financent la capacité et espèrent que l’occasion et la motivation suivront d’elles-mêmes. Elles suivent rarement.
Reste à mesurer. Un questionnaire court et anonyme, repris tous les six mois, montre si les gens se déplacent dans la matrice : combien de gardiens vigilants commencent à déléguer, combien de délégateurs anxieux osent en parler, combien de sceptiques ancrés acceptent un premier cas d’usage.
On a beau parler de transformation technologique, de licences et de feuilles de route, ce qui reste à la fin, ce sont des habitudes : le réflexe d’ouvrir l’outil devant un document à résumer, l’aisance d’en parler à un collègue, la confiance de montrer son travail sans craindre d’être jugé. Ces habitudes naissent profil par profil, au rythme de chacun.
L’IA devient une culture le jour où le sceptique ancré siège au comité qui encadre les usages, où le gardien vigilant dispose de protocoles qui lui laissent le dernier mot, où le délégateur anxieux reçoit la permission d’assumer ce qu’il fait déjà, et où l’explorateur assumé trouve un rôle à la mesure de sa curiosité. Ce jour-là, l’outil se fond dans la manière de travailler.
Rien de tout cela ne se devine depuis un bureau de direction. Chaque organisation a ses propres croyances, ses propres peurs et ses propres façons d’apprivoiser l’IA. Tout cela se découvre sur le terrain, une conversation à la fois. C’est notre métier. Et si on allait écouter vos équipes
Entre le projet pilote et la culture, il y a des humains, et ils ne réagissent pas tous de la même façon. L’ethnographie permet de les comprendre sans présumer de leur âge, de leur titre ou de leur service. Deux variables, la tolérance aux risques et la tolérance à la délégation IA, dessinent quatre profils : l’explorateur assumé, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et le sceptique ancré. Chacun demande son parcours : un mandat de compagnon pour l’explorateur assumé, des protocoles et une délégation par paliers pour le gardien vigilant, une permission visible pour le délégateur anxieux, un siège au comité de veille pour le sceptique ancré. Le tout tenu par une direction qui parle d’une seule voix, des messages répétés, des compagnons dans chaque service, une formation à deux étages et une mesure aux six mois.
RAPPORT · Boston Consulting Group (2025). AI at Work 2025: Momentum Builds, But Gaps Remain. BCG. Enquête auprès de 10 635 employés dans 11 pays; source des données sur la formation jugée insuffisante (36 %) et l’usage d’outils non autorisés (54 %).
SONDAGE · McKinsey Company (2023). How to implement transformations for long-term impact. McKinsey Global Survey. Source de la donnée selon laquelle 12 % des répondants disent avoir maintenu leurs gains de transformation plus de trois ans.
ARTICLE · Hermann, E., Puntoni, S. et Morewedge, C. K. (2026). Why Gen AI Feels So Threatening to Workers. Harvard Business Review, mars-avril. Applique la théorie de l’autodétermination (compétence, autonomie, appartenance) à l’IA au travail et propose le cadre AWARE.
ÉTUDE · Dell’Acqua, F., McFowland III, E., Mollick, E., Lifshitz-Assaf, H., Kellogg, K., Rajendran, S., Krayer, L., Candelon, F. et Lakhani, K. R. (2023). Navigating the Jagged Technological Frontier. Harvard Business School Working Paper 24-013. Expérience de terrain auprès de 758 consultants : l’IA améliore la performance à l’intérieur de sa « frontière » de compétence et la dégrade au-delà.
ÉTUDE · Reif, J. A., Larrick, R. P. et Soll, J. B. (2025). Evidence of a social evaluation penalty for using AI. Proceedings of the National Academy of Sciences, 122(19). Quatre expériences préenregistrées (N = 4 439) documentant la pénalité sociale subie par ceux qui utilisent l’IA au travail.
ÉTUDE · Edmondson, A. (1999). Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams. Administrative Science Quarterly, 44(2). Article fondateur sur la sécurité psychologique comme condition de l’apprentissage en équipe.
ARTICLE · Michie, S., van Stralen, M. M. et West, R. (2011). The behaviour change wheel: A new method for characterising and designing behaviour change interventions. Implementation Science, 6(42). Présente le modèle COM-B (capacité, opportunité, motivation) utilisé pour structurer les leviers de changement.
LIVRE · Rogers, E. M. (1962; 5e éd. 2003). Diffusion of Innovations. Free Press. Théorie de la diffusion des innovations : rôle des innovateurs, souvent perçus comme marginaux, et des adopteurs précoces, leaders d’opinion de leur groupe.
ÉTUDE · Dietvorst, B. J., Simmons, J. P. et Massey, C. (2018). Overcoming Algorithm Aversion: People Will Use Imperfect Algorithms If They Can (Even Slightly) Modify Them. Management Science, 64(3), 1155-1170. Trois études montrant que la possibilité de modifier, même légèrement, les résultats d’un algorithme imparfait en augmente l’usage et améliore la performance.
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Bien sûr, on pourrait se rassurer à bon compte. Ces peurs étaient absurdes, puisque l’on est encore là... Mouais. C’est oublier un peu vite le smog de Londres, l’élixir de 1937 ou Hiroshima, et les milliers de morts qu’ils ont entraînés. On peut rire des prophètes de malheur, beaucoup moins de ceux qui ont vu juste.
Une électrocution, une pénurie de pétrole et une menace d’extinction posent des questions différentes. Les causes, la gravité et le degré de certitude varient. J’ai décidé de les rapprocher pour examiner ce que la peur nous révèle systématiquement. La peur est une forme de doute, qui expose les fragilités des inventions, leurs effets, leurs conséquences inattendues. Elle oblige à prendre des décisions.
Évidemment, j’ai pris quelques libertés et les académiciens me pardonneront. L’idée est de faire un petit tour de train fantôme dans l’histoire du progrès et des terreurs qu’il a pu causer. C’est parti!
Une ville éclairée sans flamme ni fumée, voilà une promesse qui avait de quoi séduire. Encore fallait-il pouvoir s’y balader sans se faire électrocuter.
À New York, les fils s’enchevêtrent au-dessus des passants ; incendies et accidents rendent cette énergie invisible terriblement concrète. L’électricité ajoute un danger jusque-là inconnu dans la rue. Sa domestication demande du travail : isoler les câbles, les enfouir, vérifier les installations.
Le National Electrical Code voit le jour en 1897 pour encadrer les installations.


Pour ouvrir une mine, creuser un tunnel ou tracer une voie ferrée, la dynamite avait rendu la nitroglycérine plus stable et plus facile à manipuler. Un gain de sécurité considérable pour ceux qui s’en servaient.
Sauf que cette puissance nouvelle inspire aussi certaines âmes sombres qui ont d’autres projets que de transformer le paysage. Dans le Paris des années 1890, des attentats anarchistes frappent des cafés, des institutions, des lieux fréquentés.
La France renforce le contrôle des explosifs en 1893. Dans le même mouvement répressif, les lois dites « scélérates » restreignent la presse et les libertés publiques.
Une fenêtre d’Overton avant l’heure : la peur élargit ce qu’une société est prête à accepter. Un mécanisme qui me rappelle les restrictions acceptées dans certains pays pendant les confinements des années 2020. Une peur légitime peut se transformer en pouvoir illégitime.



Les autobus à moteur promettaient de transporter davantage de monde, plus vite, sans compter sur l’endurance des chevaux. Pour les passagers, c’était un progrès spectaculaire, mais pour les piétons, c’était un danger nouveau. Des véhicules lourds arrivent à toute vitesse — parfois à plus de 20 km/h — dans des rues partagées avec les enfants, les passants, les vélocipèdes et les attelages. À Paris, collisions et défaillances techniques alimentent une véritable inquiétude.
À Montréal aussi, l’automobile inquiète. Elle doit se frayer un chemin entre les tramways, les attelages et les piétons. En août 1906, un automobiliste qui dépasse à vive allure un tramway arrêté tue un homme rue Sainte-Catherine : c’est le premier décès attribué à une automobile dans la ville.
Comment faire cohabiter tout ce monde avec des machines aussi rapides ? Le freinage devient une question collective, au même titre que la vitesse et les règles de circulation. Le Québec légifère dès 1904 ; un premier Code de la route suivra en 1924. La chaussée doit s’organiser autour de ses nouveaux usagers.



Franchir une montagne ou un bras de mer sans contourner l’obstacle, rapprocher des territoires que le relief et les distances tenaient séparés, c’était la promesse prométhéenne de l’aviation… encore fallait-il pouvoir arriver en un seul morceau. Les trois décennies précédentes avaient vu des inventeurs valeureux et anonymes se briser les deux jambes — ou la nuque — dans des costumes d’oiseaux. Avec les travaux de Clément Ader et les vols des frères Wright, les techniques aéronautiques vont rapidement décoller — LOL.
Mais les années 1910 découvrent une autre manière de mourir à cause d’un avion. En 1911, au départ du Paris–Madrid à Issy-les-Moulineaux, un avion s’écrase sur la foule et les officiels. Le danger ne guette plus seulement les fous furieux qui s’envoient en l’air, il concerne aussi les spectateurs innocents qui avaient décidé de garder les pieds sur terre.
L’admiration pour les pionniers du ciel cohabite avec une question légitime : mais qui vérifie que ces appareils peuvent vraiment voler, et que leurs pilotes savent les manœuvrer ? La convention de Paris de 1919 inscrit certificats de navigabilité et qualifications des équipages dans un cadre international. La sécurité aérienne s’organise à l’échelle internationale — mais elle n’a pas fini de grandir.



La boîte de conserve avait changé le quotidien : des aliments disponibles hors saison, qui voyagent et se gardent longtemps. Le couvercle fermé inspirait confiance. Il cachait aussi ce qu’une stérilisation insuffisante pouvait laisser se développer.
Aux États-Unis, des olives industrielles provoquent des intoxications mortelles dès 1919 ; d’autres cas, liés aux épinards en conserve, suivent en 1920–1921. Le botulisme entre dans les conversations, les ventes d’olives mûres s’effondrent. Comment faire ses courses quand le danger ne se voit pas ?
La Californie renforce les exigences de traitement thermique dès 1920, puis adopte le Cannery Inspection Act en 1925. La sécurité repose davantage sur des procédés contrôlés et des inspections : le consommateur n’a pas à devenir microbiologiste avant de préparer le souper.


Une teinture pour cils rend une utilisatrice aveugle. Une crème dépilatoire fait perdre à une cliente ses dents et l’usage de ses jambes. Des produits amaigrissants provoquent des troubles sanguins mortels. Un tonique au radium empoisonne ses consommateurs.
La chimie promettait des médicaments plus efficaces, une meilleure hygiène et des produits de beauté accessibles. De bonnes raisons de lui faire une place dans la salle de bains et la pharmacie.
Sauf qu’aux États-Unis, certains fabricants pouvaient commercialiser des produits sans jamais avoir démontré leur efficacité (ou leur sécurité). Avouons-le, certains rayons n’ont pas tant changé : aux États-Unis, les compléments alimentaires restent vendus sans approbation préalable de l’agence fédérale chargée des aliments et des médicaments.
En 1933, le succès du livre 100,000,000 Guinea Pigs donne une ampleur publique à une inquiétude généralisée : sommes-nous devenus les cobayes de la chimie? Quatre ans plus tard, un médicament liquide (l’élixir de sulfanilamide) tue plus de cent personnes à cause du solvant toxique employé dans sa préparation. Le drame accélère le changement et une réforme s’impose. La loi fédérale de 1938 exige que les fabricants démontrent la sécurité de leurs nouveaux médicaments avant leur commercialisation et renforce l’encadrement des aliments et des cosmétiques.



En août 1945, Hiroshima et Nagasaki découvrent la puissance destructrice de la bombe atomique.
Les travaux d’Einstein, au début du XXe siècle, avaient ouvert une perspective vertigineuse : une infime quantité de matière pouvait libérer une quantité colossale d’énergie. Avec la découverte de la fission nucléaire en 1938, cette possibilité devient concrète. Imaginez une énergie presque infinie, tirée de presque rien. (OK, OK… je simplifie, d’accord?) Les perspectives sont immenses : produire de l’électricité, traiter certains cancers, conserver les aliments, améliorer les récoltes. Une nouvelle ère industrielle semble à portée de main.
Le nucléaire prend alors les deux visages de Janus, ce dieu romain qui regarde dans deux directions opposées. D’un côté, soigner, nourrir, éclairer. De l’autre, anéantir des villes en quelques secondes. Avec la course aux armements, la peur change radicalement d’échelle. Pour la première fois, l’humanité peut redouter de provoquer sa propre disparition. Et cette catastrophe pourrait être parfaitement délibérée.
Il faudra plus de vingt ans pour que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires soit ouvert à la signature, en 1968, avant d’entrer en vigueur en 1970. Son ambition : limiter la diffusion des armes nucléaires et engager les États vers le désarmement.
Plus de quatre-vingts ans après Hiroshima, la menace nucléaire continue pourtant de planer sur l’actualité internationale. La promesse est toujours là. La peur aussi.



Reconstruire l’Europe, chauffer les maisons, faire tourner les usines : le charbon avait de quoi se rendre indispensable. Abondant, bon marché, il remplissait aussi le ciel de fumée. À Londres, on avait appris à vivre avec ces brouillards industriels. Sauf qu’en décembre 1952… ce décor à la Jack l’éventreur va, lui-même, devenir meurtrier.
Du 5 au 9 décembre, un anticyclone emprisonne les fumées au ras du sol. On distingue à peine ses pieds. Les autobus s’immobilisent, des voitures sont abandonnées, la pollution s’infiltre jusque dans les maisons. Le Grand Smog provoque environ 4 000 morts selon les premiers bilans. Les estimations ultérieures monteront jusqu’à 12 000. Tout ça pour se chauffer et faire tourner les usines. Le confort moderne était devenu un poison mortel.
En 1956, le Royaume-Uni adopte le Clean Air Act : limitation des fumées, zones de contrôle, changement des combustibles et des installations. Londres devait réapprendre à se chauffer sans s’empoisonner.


En 1964, un groupe de 32 intellectuels et militants américains adresse au président Lyndon Johnson un mémorandum alarmant sur les conséquences de l’automatisation.
Trois ans plus tôt, en 1961, dans une usine General Motors du New Jersey, un robot nommé Unimate prend en charge la manipulation de pièces métalliques brûlantes. Un travail dangereux dont les ouvriers pouvaient volontiers se passer. Travailler moins fort, produire davantage, épargner aux ouvriers les tâches dangereuses : l’automatisation avait de quoi séduire. Sauf qu’une question commence à circuler : et si les machines finissaient par prendre tous les autres emplois?
Les États-Unis avaient déjà commencé, dès 1962, à financer des programmes de formation et de reconversion pour les travailleurs menacés par l’automatisation. La machine, elle, avait trouvé son emploi.



Prendre sa voiture, partir en vacances, chauffer sa maison, faire tourner les usines : le pétrole avait rendu la vie plus facile. Abondant, relativement bon marché, il était devenu indispensable à peu près partout. Sauf qu’en octobre 1973, à la suite de la guerre du Kippour, plusieurs pays arabes producteurs imposent un embargo pétrolier aux États-Unis et à d’autres alliés d’Israël. Et là, panique à la pompe!
L’embargo est une décision géopolitique. Mais il révèle la fragilité d’un progrès bâti sur la multiplication des moteurs et des machines dépendantes du pétrole. Une voiture peut être merveilleusement conçue. Si le réservoir est vide, elle ne va pas vous emmener bien loin.
Les files s’allongent devant les stations-service, les prix flambent, on rationne l’essence et on réduit le chauffage. Le premier choc pétrolier révèle une dépendance que le confort avait fini par rendre presque invisible. Le pétrole était toujours là, mais quelqu’un d’autre tenait le robinet. En 1975, les États-Unis adoptent l’Energy Policy and Conservation Act : réserves stratégiques de pétrole et normes de consommation pour les voitures. La peur de manquer remet une question technique au centre du jeu : comment obtenir le même service avec moins de carburant? Il faut désormais apprendre à consommer moins, et à prévoir les pénuries. En 1979, un deuxième choc pétrolier vient remettre de l’huile sur le feu — comme si on avait le luxe de gaspiller…



En 1985, des scientifiques britanniques révèlent un immense trou dans la couche d’ozone, au-dessus de l’Antarctique. Les risques de cancers de la peau, de cataractes et de dommages aux écosystèmes inquiètent.
Les chlorofluorocarbures (CFC) avaient tout du produit miracle. Stables, peu toxiques et ininflammables, ils avaient remplacé des substances autrement plus dangereuses pour garder les aliments au frais, climatiser les bureaux ou vaporiser du déodorant. Sauf que. Leur stabilité avait un tout petit inconvénient : ces gaz persistaient des décennies dans l’atmosphère. Ils finissaient par atteindre la stratosphère, où ils contribuaient à détruire la couche d’ozone. Vous savez, celle qui nous protège des rayons ultraviolets. Un tout, tout petit inconvénient, donc.
En 1987, plusieurs pays adoptent le Protocole de Montréal, qui organise la réduction progressive des CFC et d’autres substances responsables. Les industries doivent se réinventer. Et ça marche ! Depuis, la couche d’ozone se reconstitue progressivement.



Gérer les banques, contrôler les avions, distribuer l’électricité, faire fonctionner les hôpitaux : l’informatique avait rendu nos sociétés plus efficaces que jamais. Sauf qu’une petite économie de mémoire allait semer une immense panique. Pendant des décennies, les programmeurs avaient enregistré les années avec deux chiffres plutôt que quatre. En passant de 1999 à 2000, certains ordinateurs risquaient donc de passer de 99 à 00 et d’interpréter 00 comme… 1900.
À l’approche du réveillon, les scénarios catastrophes se multiplient : avions cloués au sol, banques paralysées, réseaux électriques en panne. Le problème, baptisé Y2K, mobilise les gouvernements et les entreprises du monde entier. En 1998, Bill Clinton crée un conseil présidentiel chargé de coordonner la préparation américaine. Partout, des armées d’informaticiens corrigent des millions de lignes de code. On dépense des milliards pour éviter la catastrophe. La panique médiatique est généralisée… QUAND SOUDAIN. Rien. Le 1er janvier 2000, tout s’est passé comme un lundi — sauf qu’on était samedi. Quelques incidents, pas d’apocalypse. Avait-on paniqué pour rien, ou bien… évité le pire ? Difficile à dire. Mais c’est tout le paradoxe de la prévention : quand elle fonctionne, on a l’impression qu’elle ne servait à rien.



Le monde occidental voulait produire davantage de viande, à meilleur prix, pour nourrir toujours plus de monde : l’élevage était devenu industriel. Pour accélérer la croissance des bovins, on avait même trouvé une source de protéines bon marché : des farines fabriquées à partir de restes d’animaux. Oui, oui. L’idée géniale était de nourrir des herbivores avec… les protéines d’autres animaux. Sauf que, dans cette quête de productivité et de performance, on avait découvert que certaines de ces farines étaient contaminées par l’agent responsable de l’encéphalopathie spongiforme bovine. Traduction : la maladie de la vache folle. Une maladie qui pouvait aussi se transmettre à l’humain sous une forme mortelle. Miam miam !
L’alarme est déjà donnée au Royaume-Uni en mars 1996, quand le gouvernement reconnaît un lien probable entre la vache folle et une nouvelle forme mortelle de la maladie de Creutzfeldt-Jakob chez l’humain. À peine remis du bogue de l’an 2000, une nouvelle vague de panique frappe l’Europe. En France, les ventes de bœuf chutent parfois de près de 50 %. En 2001, l’Union européenne renforce les contrôles : dépistage, traçabilité, restrictions sur les farines animales et retrait des tissus à risque. En 2003, un cas découvert en Alberta entraîne la fermeture de nombreux marchés au bœuf canadien.



Retrouver ses amis d’enfance, partager ses photos de vacances, donner une voix à tout le monde : les réseaux sociaux allaient devenir la concrétisation des promesses du Web des années 1990 et 2000. La liberté, la démocratisation des échanges, l’apprentissage infini. Pendant les printemps arabes de 2011, on les présente même comme des outils de mobilisation démocratique. La planète entière allait enfin pouvoir se parler ! Sauf que connecter tout le monde, c’était aussi connecter les menteurs, les manipulateurs et quelques publicitaires un peu trop curieux.
En 2016, l’élection présidentielle américaine révèle l’ampleur des campagnes de désinformation et d’influence sur les plateformes. En 2018, le scandale Cambridge Analytica éclate : les données de millions d’utilisateurs de Facebook ont été récupérées à leur insu pour du profilage politique. On était venus partager nos photos de vacances. On avait finalement partagé beaucoup plus que ce qu’on aurait dû. Oupsi… Après des années de négociations, l’Europe applique enfin son Règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2018. En 2019, Facebook écope d’une pénalité gigantesque de 5 milliards USD pour des manquements à la protection de la vie privée. Enfin, gigantesque pour vous et moi, car on parle de 7 % de son chiffre d’affaires annuel — et d’environ 21 % du bénéfice net qu’elle aurait dégagé sans cette amende. Une miette dans le titanesque gâteau de votre vie privée.



Rédiger nos courriels, traduire des documents, créer des images, programmer, accélérer la recherche médicale, résoudre des problèmes mathématiques séculaires… l’intelligence artificielle promet de nous faire changer d’époque industrielle. Fascinante proposition! Sauf que l’enthousiasme s’accompagne d’inquiétudes bien légitimes. Des emplois vont disparaître, les fausses nouvelles vont proliférer, les machines pourraient prendre des décisions à notre place, ou nous rendre totalement débiles… et tant qu’à y être, pourquoi ne pas imaginer la disparition complète de l’humanité?
En mars 2023, des milliers de chercheurs, entrepreneurs et personnalités réclament une pause de six mois dans l’entraînement des IA les plus puissantes. Leur inquiétude porte notamment sur la vitesse de la course et notre capacité à garder la maîtrise de systèmes toujours plus puissants.
Lors d’une mission ethnographique menée par Perrier Jablonski pour un grand client, une participante nous confie qu’elle ne se sert pas de l’IA pour ses recherches d’assurances. Elle n’a pas confiance et ne veut pas y partager de renseignements personnels. Quelques minutes plus tard, elle nous confie pourtant l’interroger sans arrêt sur l’éducation de ses enfants et s’en servir comme véritable psy portatif. Nous pouvons donc jurer que nous nous méfions de l’IA… et lui confier ce que nous avons de plus intime. En 2024, le NIST, l’organisme américain chargé des normes et des mesures, répertorie la confiance excessive et le biais d’automatisation parmi les risques des interactions entre humains et IA. Notre vigilance est parfois beaucoup plus sélective que nous le pensons. Il faut donc des règles et des autorités capables de nous protéger, y compris de nos propres angles morts. Mais leur pouvoir doit lui aussi être encadré : des décisions expliquées, des restrictions proportionnées aux risques et des recours possibles. Garder la main sur l’IA exige aussi de garder un œil sur celles et ceux… qui la surveillent.
En 2024, l’Europe adopte l’AI Act, qui prévoit des interdictions, des obligations de transparence et des contrôles selon les risques. Pour les systèmes classés à haut risque, le texte prévoit notamment que les personnes chargées du contrôle humain puissent comprendre leurs limites, surveiller leur fonctionnement, écarter une réponse et interrompre le système. Le droit commence à préciser qui doit pouvoir garder la main, et comment.
L’humain chargé de surveiller la machine doit avoir le temps, les compétences et le pouvoir de lui dire non. Sinon, il ne sert que de prête-nom (au mieux) ou de bouc émissaire (au pire), une interface rassurante pour un procédé nébuleux. C’est pour moi le plus grand risque du moment. N’être plus que l’interface « graphique » (et divertissante) d’une IA incapable d’émotions.



Mais puisqu’on a passé plus d’un siècle à imaginer la fin du monde, pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Voyons un peu ce que les prochaines décennies pourraient nous réserver…
Je n’ai pas de boule de cristal. Mais j’ai quelques idées sur les catastrophes dont nous pourrions bientôt avoir peur. Et, comme toujours, elles commencent par de magnifiques promesses : nous libérer des corvées, prendre soin de nos proches, nous aider à réfléchir, à apprendre, à vivre mieux. Difficile de résister. La prochaine conquête des géants du numérique? Nos maisons. Caméras, serrures, assistants, robots domestiques… Après leur avoir confié nos données, voilà qu’on s’apprête à leur donner les clés. Littéralement.
Alors, imaginez un peu. Nous sommes en 2035. Votre mère de 87 ans vit seule, mais un robot veille sur elle. Il lui prépare ses repas, lui donne ses médicaments, l’aide à se déplacer. Vous dormez enfin tranquille. Jusqu’au jour où une erreur de programmation, ou un pirate informatique, transforme cet ange gardien en menace. Et si votre maison décidait soudainement de ne plus vous obéir? Cette fois, c'est notre sécurité physique qui est en jeu.
Avançons encore. En 2045, les implants cérébraux ne servent plus seulement à traiter des maladies. Ils promettent maintenant d’améliorer la mémoire, la concentration, les capacités d’apprentissage. Votre enfant pourrait réussir beaucoup mieux à l’école. Vous hésitez? Les autres parents, eux, ont déjà accepté. Refuser devient presque une forme de négligence. Et pendant que vous vous demandez si vous avez vraiment le choix, quelqu’un d’autre contrôle les données, les réglages et les mises à jour du cerveau de votre enfant. Charmant. Bienvenue dans une époque où notre liberté cognitive pourrait devenir une option payante.
Et puis arrive 2055. Tout fonctionne à merveille. L’IA nous aide à penser, à créer, à choisir, à nous améliorer. Elle connaît nos goûts, comprend nos désirs, anticipe nos idées. Le problème? Nous utilisons tous les mêmes systèmes pour devenir de meilleures versions de nous-mêmes. Et si, à force de nous optimiser, nous finissions par nous ressembler? Mêmes idées, mêmes goûts, mêmes raisonnements. Une humanité parfaitement fonctionnelle, parfaitement prévisible… et parfaitement interchangeable. Plus besoin de détruire l’humanité pour provoquer sa disparition. Il suffirait d'effacer ce qui nous distingue les uns des autres : notre singularité humaine. Une fin du monde sans morts, sans explosions, sans même qu'on s'en aperçoive. Pratique, non?
Trois scénarios. Trois peurs que je viens d’inventer. Notre sécurité physique, notre liberté cognitive et, finalement, notre singularité humaine. Pour leur donner un peu de crédibilité, je me suis amusé à fabriquer des couvertures de TIME, Newsweek et The Atlantic… avec l’IA, évidemment. 🤷🏻♂️
Les unes et leurs dates sont fictives. J’aimerais que leurs scénarios le restent.



Décennie après décennie, ces peurs ont rendu les risques du progrès plus difficiles à ignorer. Entre l’inquiétude et la protection, il a fallu tout un travail collectif : des recherches, des enquêtes, des mobilisations, des débats, des lois et des changements de pratiques. Oui, la peur a parfois donné l’impulsion, mais elle se trompait, parfois. Des humains (vous, moi) ont dû faire le boulot. Mais la peur, elle nous a motivés, poussés, mobilisés. Bref, elle nous a mis en mouvement.
Pour finir, laissez-moi faire un pari : nous allons traverser ces décennies comme nous avons traversé les autres. Ni indemnes, ni inchangés. Alors, oui, la fin du monde a de l’avenir, mais la singularité des humains, c’est peut-être de lui barrer le chemin.
Le mot a vingt-cinq siècles. Chez Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, l'anomia désigne ce qui s'installe à Athènes pendant la peste de 430 avant notre ère : les rites funéraires abandonnés, les lois ignorées, chacun cherchant le plaisir immédiat puisque personne ne s'attend plus à vivre assez longtemps pour en rendre compte. Chez l'historien, le mot décrit déjà une relation : celle d'un désir humain qui ne tient que si quelque chose au-dessus de lui le contient.
Les philosophes modernes traitent la question sans employer le mot. Thomas Hobbes, dans le Léviathan (1651), imagine une société privée de loi commune et n'y voit qu'une guerre de chacun contre chacun. Puis, en 1885, le philosophe Jean-Marie Guyau ressort le terme dans son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction et, chose rare, il y voit une promesse : une morale enfin libérée des règles imposées de l'extérieur. Durkheim lira le livre et retournera le mot contre son auteur.
Le terme « anomie » puise ses racines dans le grec anomia (absence de loi), mais ce sont deux sociologues majeurs qui lui ont donné ses fondements théoriques.
À la fin du XIXe siècle, Durkheim observe les ravages de la révolution industrielle. La modernisation rapide détruit les structures traditionnelles (famille, village, religion) sans que de nouvelles normes collectives n'aient eu le temps de s'installer. Pour Durkheim, l'anomie apparaît lorsque la société ne parvient plus à réguler les désirs des individus. Sans limites claires, l'être humain glisse vers une insatisfaction permanente et une anxiété existentielle.
En 1938, Merton — qui nous a déjà inspiré cet article et celui-ci — réadapte le concept. Selon lui, l'anomie découle du décalage entre les buts valorisés par la culture (la réussite financière, la propriété) et les moyens légitimes réellement accessibles à tous. Lorsque la structure sociale promet le succès universel tout en restreignant l'accès effectif aux opportunités, les individus subissent une tension qui les pousse vers la déviance, la marginalité ou le cynisme.
Aujourd'hui, l'anomie ne se manifeste plus uniquement au rythme des usines du XIXe siècle, mais à travers les écrans et les mutations accélérées de notre société.
Les plateformes numériques promettent une connexion constante tout en isolant fréquemment les individus. La recherche de validation numérique remplace les rites collectifs traditionnels, tandis que les normes de civilité s'y dissolvent souvent au profit de la polarisation.
L'effritement des carrières linéaires, l'essor de la gig economy et l'automatisation rapide ont fragmenté le monde professionnel. Les jeunes générations font face à une forme d'anomie mertonienne : l'injonction à la réussite reste forte, mais les garanties de sécurité matérielle s'amenuisent.
Une méfiance grandissante s'installe envers les piliers traditionnels — politique, médias, justice, science. Quand ces repères perdent leur légitimité, la notion même de vérité partagée s'effondre.
La crise climatique installe l'idée d'un avenir instable. Lorsque le futur devient une menace plutôt qu'un projet, les règles fondées sur la projection à long terme perdent leur sens.
Les répercussions de cette perte de repères s'étendent du domaine de l'intime jusqu'à l'échelle de la vie publique.
À l'échelle individuelle, elles prennent la forme d'une hausse de l'anxiété et de la solitude, d'un sentiment d'inutilité, d'épuisement professionnel, de cynisme défensif et de repli sur soi. À l'échelle collective, elles se traduisent par une polarisation politique extrême, une dégradation du civisme, la montée des discours populistes et la rupture du dialogue démocratique.
L'absence de repères partagés prive la collectivité de sa capacité à faire société. Lorsque plus personne ne s'accorde sur les règles du jeu, le débat citoyen se transforme en un affrontement stérile de récits individuels.
L'anomie n'est pas un destin inéluctable ; elle constitue un signal d'alarme indiquant qu'un modèle social doit réinventer ses fondations.
La cohésion se reconstruit d'abord sur le terrain. Investir dans les espaces physiques de rencontre (associations, tiers-lieux, initiatives citoyennes) permet de retisser des solidarités concrètes. C'est, à peu de chose près, le remède que Durkheim lui-même proposait dans la préface à la deuxième édition de De la division du travail social (1902) : des corps intermédiaires, assez proches des gens pour que leurs règles soient vécues et non subies. Un siècle plus tard, Robert Putnam mesure dans Bowling Alone (Simon & Schuster, 2000) le recul de ces lieux d'appartenance, et Eric Klinenberg, dans Palaces for the People (Crown, 2018), montre que les bibliothèques, les parcs et les commerces de quartier font le même travail de couture sociale que les institutions d'autrefois.
Il est nécessaire de repenser le contrat social en garantissant des filets de sécurité adaptés aux nouveaux parcours de vie, tout en valorisant des formes de réussite non uniquement axées sur la consommation. On reconnaît ici Merton mot pour mot : réduire l'écart entre ce que la société promet et ce qu'elle rend accessible. Anne Case et Angus Deaton, dans Deaths of Despair and the Future of Capitalism (Princeton University Press, 2020), documentent ce qui arrive quand cet écart se creuse : chez les Américains sans diplôme universitaire, la mortalité par suicide, surdose et alcool progresse depuis la fin des années 1990, sur fond de disparition du travail stable et des institutions qui donnaient une forme à une vie.
Instaurer une véritable éthique de l'attention et réguler les plateformes pour qu'elles favorisent la délibération sereine plutôt que la recherche de l'outrage. La piste est la plus intuitive des quatre, et la moins établie. Shoshana Zuboff, dans The Age of Surveillance Capitalism (PublicAffairs, 2019), et Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (Penguin Press, 2024), en font le procès ; mais les travaux de Haidt sont contestés par des chercheurs comme Candice Odgers et Andrew Przybylski, qui jugent le lien causal fragile. Et Chris Bail, dans Breaking the Social Media Prism (Princeton University Press, 2021), montre qu'exposer les gens à des opinions opposées peut aggraver la polarisation plutôt que l'apaiser. Réguler, oui ; savoir quoi réguler demande encore de la recherche.
Placer le bien-être collectif, la santé mentale et la résilience écologique au cœur des objectifs communs afin de redonner un cap lisible à long terme. Le chantier existe déjà du côté des politiques publiques : le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) sur la mesure de la performance économique et du progrès social, ou les budgets « bien-être » adoptés par la Nouvelle-Zélande depuis 2019. Aucun de ces travaux ne se présente comme un remède à l'anomie ; ils en partagent l'intuition, celle d'une société qui a besoin de savoir vers quoi elle avance.
Face à la désorientation contemporaine, la réponse ne réside pas dans le regret nostalgique d'un ordre passé, mais dans la création délibérée de nouveaux repères collectifs adaptés aux enjeux du siècle.
L'humain peine encore à comprendre sa propre nature : conscience, raisonnement, intelligence émotionnelle et mentale... autant de domaines qui restent à élucider. Si notre compréhension de notre propre intelligence est encore imparfaite, comment pourrions-nous alors la programmer dans un algorithme L'avènement de l'IA nous pousse à réexaminer ces concepts, à questionner leur sens et notre compréhension.
Selon une définition générale, l'intelligence implique la faculté d'adaptation, la capacité à faire des choix, à adopter un certain comportement ou à poursuivre une intention. Or, à ce jour, l'intelligence artificielle ne possède pas ces capacités. Si on s'en tient simplement à une définition plus technique de l'intelligence, qui ressemblerait à celle de l'intel des anglos — le renseignement, l'information —, alors le « robot OpenAI » n'est pas plus intelligent qu'un moteur de recherche. Cependant, il est bien plus puissant mais il camoufle ses lacunes derrière une façade de certitude — ce que Gemini semble éviter.
Un avocat new-yorkais en a fait l'amère expérience en mai 2023. Préparant ses plaidoiries à partir de recherches légales effectuées par ChatGPT, il s'est rendu compte que la majorité des informations étaient purement inventées par le système. Pour vous en convaincre, faites un test : recherchez des informations sur un sujet qui vous est inconnu, vous serez probablement impressionnés. En revanche, sur un sujet que vous maîtrisez, le résultat pourrait bien vous faire rire.
Le Petit Robert nous rappelle que le mot « artificiel » a une multitude de sens. Artificiel veut dire « faux » (des fleurs artificielles), il veut dire « fait par l'humain et pas par la nature » (un lac artificiel), mais aussi « qui manque de naturel, forcé, exagéré » (une gaieté artificielle), mais aussi « arbitraire, qui ne tient pas compte des faits réels » (une classification artificielle), ou encore « non-humain » (une jambe artificielle). Or aujourd'hui, on considère uniquement l'intelligence artificielle comme étant non-humaine — et c'est vrai.
Histoire de la remettre à sa juste place, il convient de considérer l'intelligence artificielle au prisme de TOUTES les définitions de l'artificiel. Dès lors, il est tout aussi vrai qu'elle est fausse, faite par l'humain, elle manque de naturel, elle est arbitraire et elle échappe aux faits réels.
Évidemment que l'IA est impressionnante, elle peut générer une quantité d'information vertigineuse — et la formuler de manière crédible. Sa capacité à chercher, trouver et formuler rapidement donne une illusion d'intelligence, mais en aucun cas il s'agit d'arbitrage, d'opinion, ou de morale. Dès lors intelligence artificielle est un abus de langage. Il n'est pas question de conscience, mais bien de puissance — au sens technologique.
L'intelligence artificielle repose (encore) sur la gestion de l'erreur. La machine dit « voici tel résultat, avec telle estimation de mon erreur. » Un humain doit alors évaluer la qualité de cette estimation (je simplifie, ok?) À force de rétroactions, la machine affine ses prédictions et elle devient meilleure.
C'est d'ailleurs la raison du rachat de l'entreprise reCaptcha — cette petite boîte qui vous demande sans arrêt de confirmer que vous êtes un humain — par Google en 2009. En quelques années, on est passés de « quels sont les caractères bizarres écrits ci-dessous » à « cliquez sur les images de Street View où vous voyez un bus ». Ce changement s'est produit en 2012. Pourquoi Parce que Google avait besoin de validation de masse. Elle devait vérifier la précision des prédictions de son algorithme. Sur les cases 1 à 9, l'algorithme estime avoir identifié un bus dans les images 2, 6 et 7, avec un taux de confiance — confidence score — de x% (je simplifie encore, hein!) C'est votre tour, à vous de déclarer où vous voyez un bus! Ce faisant, vous (un humain) validez simplement la prédiction d'une IA, et vous améliorez sans le savoir un algorithme. Cette vérification, multipliée par des millions chaque jour, est une manne de main-d'œuvre gratuite au service d'une machine qui donne des airs d'autonomie.
Depuis le début de l'année dernière, ces images de Google Street ont été remplacées... par des images générées par de l'IA. Encore une fois, c'est vous qui faites le boulot de valider ou corriger la machine.
Google n'a pas racheté reCaptcha pour sécuriser les sites web du monde entier, mais pour nous faire travailler gratuitement.

Mais ce n'est pas tout. Dans plusieurs pays du monde (Kenya, Madagascar, Inde, Venezuela, Argentine…) des ressources « humaines » sont employées à bas coût pour effectuer ce genre de tâches de validation (ou de censure), mais aussi pour nourrir les machines de leur savoir. Des jobs si mal payées qu'elle créent un Tiers Monde 2.0. Cette exportation du travail dégradant de l'IA est si massive que les experts la qualifient de « recolonisation ».✱
Pendant ce temps, nous regardons la locomotive, ébahis par le génie de la machine, ignorant tout de ceux qui la nourrissent de charbon, à la force de leur bras, au prix de leur sueur et parfois de leur sang.
Pour l'instant, l'intelligence artificielle a besoin de BEAUCOUP de ressources humaines pour avoir l'air… humaine.
Pour l'instant (la nuance est importante), l'intelligence artificielle n'a rien d'intelligent et tout d'artificiel.
Le bon fonctionnement des IA génératives repose sur un accès à un volume de données immense qui repose elle-même sur... des connaissances humaines.
Des mathématiques mésopotamiennes à la relativité d'Einstein, de la sagesse de Lao Tseu à la poésie de Ferland, de Thalès à Henri Bergson, toute production de connaissance est un acte humain délibéré. Toute découverte, le fruit d'un labeur. Toute trouvaille, le résultat d'une quête obsédée. Toute création est la sueur d'une conscience, d'un effort, d'une maturation humaine. Dès lors, notre savoir, notre culture et nos croyances sont un magma de récits, de réflexions et de pensées millénaires, mûries au fil de notre lente évolution.
Ensuite, ces connaissance ont dû être collectées par des humains méticuleux. Tout fragment de savoir a été validé par des humains, trié, catégorisé, classé et indexé par des humains.
Ce corpus de connaissances a été rassemblé en grimoires, en ouvrages, en encyclopédies, en dictionnaires, en manifestes, en herbiers et cabinets de curiosités de toutes sortes, en bibliothèques et en collections muséales, puis finalement en serveurs informatiques. Tout cela a été le travail acharné et entêté d'humains décidés à partager le savoir.
De siècle en siècle, cette tâche a été facilitée par des techniques qui se sont additionnées. L'écriture (mésopotamienne), le papier (chinois), l'imprimerie (germanique), l'informatique puis l'internet ont été des accélérateurs puissants de cette conservation du savoir, et ces inventions ont été des actes créatifs humains délibérés.
Aujourd'hui l'IA repose sur des algorithmes créés par des humains — tout comme l'électricité, la physique, l'électronique, la logique et les mathématiques qui les ont rendus possibles.
La volonté même de voir une machine penser comme nous est humaine. Rien ne découle d'un désir « deus ex machina » (dieu sorti de la machine).
Mais soudain, le résultat sort de l'automate, et l'on crie au génie et à la magie, louant cette capacité soudaine des machines à « créer par elles-mêmes ».
L'époque croit dur comme fer que le lapin est vraiment sorti du chapeau sous le coup de la baguette magique.
Au risque de décevoir les croyants, les machines n'ont pas cette capacité de créer. Elles n'en ont ni la technique, ni le savoir-faire, ni le talent, ni l'intention, ni la volonté, ni le pouvoir. Elles ne font que suivre des ordres, qu'exécuter des commandes, que reproduire des mécanismes, pensés et enseignés par des humains.
Mais face aux prouesses des IA, on oublie les fils de la marionnette et la main qui la contrôle. Mais où est passée notre fierté d'homo sapiens Quel âge avons-nous pour croire aux magiciens
Nous sommes encore TRÈS loin de l'Intelligence Artificielle Générale promise par OpenAI. Tout est humain dans l'intelligence artificielle.
GPT signifie Generative Pre-trained Transformer. Il s'agit pour l'IA de générer des contenus, au-delà de simplement les compiler. Générer du texte, des images, de la musique, en s'entraînant sur des masses importantes de données. Par exemple, après quelques commandes très simples auprès de MidJourney, Stable Diffusion ou Dall-e, l'ordinateur vous fait quelques propositions de « création ». C'est bluffant. Avec de l'entraînement, cela devient fascinant.
Mais ce n'est pas une création. C'est un collage malicieux d'images recherchées sur le net, dépouillées de leurs droits d'auteurs et savamment mélangées sans aucune autorisation, pour en créer une autre. Philosophiquement, le procédé se défend. L'artiste lui-même ne fait-il pas la même démarche d'inspiration et de collages dans son esprit
Mais légalement c'est une autre histoire. En janvier 2023, GettyImage a poursuivi ces trois plateformes pour violation de droits d'auteur, après avoir retrouvé son propre logo dans des créations censées être originales. En retour, Emad Mostaque, le patron de Stable Diffusion a sèchement répondu sur Twitter « models and data for all », brandissant encore le mythe de l'open source. Voulait-il dire « from all »
Saviez-vous que les abeilles sont capables de faire de la reconnaissance faciale avec un cerveau d'un millimètre cube Elles savent même compter jusqu'à 8! En plus de ce miracle de miniaturisation, l'insecte fait tout cela sans intervention humaine, en totale autonomie énergétique — le tout en veillant à l'équilibre de notre agriculture, donc à notre survie.✱
Pour la même opération, un ordinateur a besoin d'une quantité astronomique d'énergie, sans compter l'impact environnemental écrasant de sa fabrication.
La prouesse de l'abeille, c'est de réaliser une tâche complexe avec très peu d'énergie.
La prouesse de l'humain, c'est la neuro plasticité : notre cerveau se reconfigure biologiquement sans cesse, pour effectuer des tâches complexes avec moins d'énergie. Réalisez à quel point tenir en équilibre sur un vélo est un miracle de complexité pour notre cerveau! Et pourtant, à force, nous le faisons sans même y penser!
Pour vous donner une image de la puissance du cerveau humain, une collaboration internationale entre chercheurs japonais (Riken et OIST) et allemands (Institute of Neuroscience and Medicine, Forschungszentrum Jülich) a effectué une simulation sans précédent de l'activité cérébrale humaine grâce au supercalculateur K de Fujitsu (TOP4 des plus puissants ordinateurs au monde en 2013, année de l'étude)
Ce super calculateur représente la puissance de 83.000 ordinateurs et la mémoire de 250.000 ordinateurs.
Alors combien de temps pour calculer 1 seconde de 1% d'un cerveau?! 40 minutes! Notre cerveau est un super calculateur d'une puissance infinie comparée à n'importe quelle IA du monde… et pour longtemps! Et nous faisons tout cela au prix minime de 2000 à 2500 calories par jour!✱
En passant, c'est à peu près (1800 cal.) l'énergie nécessaire à une ruche de 50 à 60.000 individus pour fonctionner quotidiennement en été.✱
Au final, la prouesse de l'IA, c'est de… faire quelque chose à notre place. Ok, mais à quel prix Pour quels impacts ChatGPT a lui seul mobilise 3617 serveurs, et un total de 28936 processeurs graphiques (GPU). D'après SemiAnalysis (2023), cet arsenal consomme à peu près 564 MWh par jour. C'est plus que la production journalière d'Hydro-Québec en 2022, avec 554 MWh.✱
J'ai posé la question à ChatGPT de son impact sur l'environnement. La réponse est sans équivoque et prouve le manque total de conscience : « c'est pas moi, ce sont mes serveurs » — traduire « j'en n'ai rien à foutre! ».

Concrètement, la recherche en intelligence artificielle est principalement ❶ privée, ❷ masculine... ❸ blanche.
Il faut constater avec prudence plusieurs échecs de l'IA sur le plan de la démocratie — dans le sens du pouvoir et de la représentativité du peuple, bien que la démocratie fut elle-même un mythe, dès son berceau à Athènes (sujet pour lequel je vous redirigerais vers l'historien Patrice Brun)
Commençons par quelques exemples.
D'abord celui de la reconnaissance faciale chez les personnes noires, pour qui le risque d'erreur est multiplié par 100, ce qui a été dénoncé par Amnesty Internationale.
Ensuite, l'objectification de la femme, permise par les outils de création d'images, qui facilitent la surproduction d'images sursexualisées. Dernier exemple concret : les deep-fakes pornographiques de la chanteuse Taylor Swift ont été vus 47 millions de fois avant d'être stoppées… 17 heures plus tard par la plateforme de l'uuuuultra libéral Elon Musk, laissant amplement le temps à la bulle conservatrice américaine de s'enflammer contre la chanteuse.
Ensuite, la perpétuation des biais, comme dans le cas d'Amazon, qui avait mis en place un système de recrutement automatisé en 2014. Le but : recruter les meilleurs CV en se basant sur leurs données historiques. Résultat La machine a proposé... des hommes blancs en grande majorité, perpétuant les bonnes vieilles habitudes de recrutement du groupe.
Enfin, le biais scandaleux de l'algorithme COMPAS (Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions) utilisé présentement dans le système judiciaire américain. L'idée Prédire la probabilité de récidive d'un délinquant. Or, le modèle a prédit deux fois plus de faux positifs chez les délinquants noirs (45 %) que les délinquants blancs (23 %). On est carrément dans un Minority Report buggé!
Ce sont des hommes blancs et riches qui programment les machines. Et, même voulant bien faire, ils se prennent les doigts dans les curseurs de la diversité.
La semaine dernière, un épisode d'hallucination de Gemini a créé l'émois. Quelle que soit la demande de génération d'images faite à la nouvelle IA de Google, tous les résultats représentaient des personnes noires ou asiatiques : Vikings, autochtones ou nazis. L'incident n'a pas échappé à l'uuuuultra libéral Elon Musk, qui en a profité pour pointer le woksime des modèles d'IA existantes. Ben tiens…
On voit bien le lien ténu entre ces nouveaux outils technologiques et la récupération politique. Oui, l'IA est une promesse de progrès… à condition que vous soyez un homme blanc riche. Dans les faits, elle n'est pour l'instant qu'une machine à exacerber les discriminations, qu'un accélérateur de problèmes sociétaux, qu'un générateur de commotions politiques inutiles.
Et ce n'est pas vraiment la définition du progrès.
Quand viendra le temps de prendre position, ou de prendre des décisions importantes, comment l'IA va-t-elle raisonner Admettons que nous lui demandions son avis sur la peine de mort, le port d'arme, ou plus simplement l'application d'une loi, l'interprétation d'une consigne Comment va-t-elle pouvoir répondre
Prenons l'exemple du port d'arme. Comment décider En prenant en compte le point de vue des deux camps
À l’approche du nouveau millénaire, Karin Knorr Cetina, une sociologue autrichienne, a tenté de comprendre comment nous en venons à développer le savoir sur un sujet. Ses travaux ont principalement porté sur deux pans de la science, soit la physique des hautes énergies (pensez à l’accélérateur de particules du CERN) et la biologie moléculaire, au cours desquels elle a étudié les chercheurs travaillant sur des projets d’envergure. Parmi ses nombreuses découvertes, elle a observé qu’un aspect essentiel de la recherche est le « savoir négatif ».
Dans Epistemic Cultures, elle définit le savoir négatif comme « non pas la non-connaissance, mais la connaissance des limites de la connaissance, des erreurs que nous commettons en essayant de savoir, des choses qui interfèrent avec notre connaissance, qui ne nous intéressent pas vraiment et que nous ne voulons pas savoir. » Bref, c’est savoir qu’on ne sait pas.

Ne pas être conscient que l’on ne sait pas peut avoir des effets désastreux. Prenez l’exemple de McArthur Wheeler qui, en 1995, a cambriolé deux banques à Pittsburgh. L’homme de 44 ans s’est présenté face aux employés sans effort apparents pour masquer son identité. C’est donc à visage découvert qu’il a commis ses crimes. Quelques heures après son deuxième cambriolage, la police l’a facilement retrouvé en utilisant les caméras de sécurité. Lorsque les policiers ont montré les images captées par les caméras, où l’on peut le voir très clairement, Wheeler semblait confus. « Mais, je portais le jus », a-t-il balbutié. Voyez-vous, selon le cambrioleur, s’il s’étendait du jus de citron sur le visage, il deviendrait invisible aux yeux des caméras.
Ce fait divers assez loufoque a amené Justin Kruger et David Dunning à étudier les gens qui surestiment leurs compétences ou leurs connaissances sur un sujet donné. Leur plus grande conclusion Les gens qui ne réalisent pas les limites de leur propre connaissance auront souvent tendance à prendre de très mauvaises décisions.
Charles Darwin disait que « l’ignorance génère davantage de confiance que ne peut le faire la connaissance ». Ainsi, l’effet Dunning-Kruger (énoncé par les mêmes chercheurs) stipule que les gens qui ont peu de connaissances sur un sujet auront souvent tendance à être beaucoup trop confiants en leur capacité. Les auteurs précisent que le savoir négatif permet d’atténuer l’effet Dunning-Kruger, et d’augmenter grandement les probabilités de prendre de bonnes décisions. Pour y parvenir, nous devons développer la capacité de porter un regard candide sur les problèmes auxquels nous faisons face.

La valeur de la candeur a été démontrée dans une étude menée par Peter Skillman et Tom Wujec. Cette étude nommée « Marshmallow Challenge » mettait au défi quatre équipes afin qu’elles bâtissent une structure à partir de spaghettis, de corde, de ruban adhésif et d’une guimauve. On y retrouvait des équipes constituées de diplômés d’une école de gestion, de PDG d’entreprises, d’avocats et finalement, de diplômés de… la maternelle!
Voici ce que l’étude révèle : les adultes ont tendance à vouloir trouver LA bonne solution. Plutôt que d’admettre qu’il est possible d’avoir tort, ces équipes passaient la majorité de leur temps à planifier l’édification de la structure. Le résultat : elles incorporaient la guimauve à la toute fin du processus, et dans la majorité des cas, la structure s’effondrait.
Les enfants, quant à eux, avançaient par essais et erreurs. Ils ne savaient pas ce qui fonctionnerait ou pas. Ils l’essayaient, tout simplement. En approchant le problème d’un regard candide, ils apprenaient de leurs erreurs. En moyenne, les équipes d’enfants à la maternelle parvenaient à construire des structures beaucoup plus hautes que celles des autres équipes.
En tant que consultants, nous évoluons dans une industrie dans laquelle les entreprises se font payer de fortes sommes pour trouver la bonne réponse à un problème. Certains joueurs peuvent se vanter d’avoir une expertise dans certains secteurs d’activité, certes, mais le monde dans lequel nous vivons évolue bien trop rapidement pour qu’un seul expert puisse avoir la réponse à tout.
Chez Perrier Jablonski, nous considérons que la candeur est notre plus grande alliée, puisqu’elle nous permet d’aborder tous nos mandats avec humilité et ouverture d’esprit. La bonne réponse existe assurément, mais elle se trouve parfois à un endroit où l’on n’aurait jamais pensé regarder. Il suffit de se donner la permission de la découvrir.
Steven J. Spear et Gene Kim étudient la manière dont les organisations permettent à leurs équipes de résoudre des problèmes. Spear, senior lecturer au MIT, vient notamment du lean management; Kim est connu pour ses travaux sur les organisations technologiques et le DevOps. Dans Wiring the Winning Organization, publié en 2023, ils s'intéressent aux relations de travail qui permettent aux personnes de coordonner leurs efforts.
Leur théorie repose sur trois concepts clés : la slowification, la simplification et l'amplification. Voyons comment on peut les appliquer dans notre quotidien, dans un contexte imprévisible et complexe.
La « zone de danger », selon Spear et Kim, combine des problèmes très imbriqués, un rythme difficile à contrôler et des erreurs lourdes de conséquences. Les équipes disposent de peu d'occasions d'expérimenter ou de corriger leur approche. La « zone de succès » désigne des conditions où les problèmes sont mieux délimités et où l'on peut essayer, observer et apprendre avec moins de risques.
Prenons une illustration fictive qui nous accompagnera tout au long de cet article : un service d'accueil change sa façon de traiter les demandes. Tout démarre le même lundi, les responsabilités restent floues et les questions s'accumulent pendant que les usagers attendent. Chaque employé improvise. Comment donner à cette équipe une chance de comprendre ce qui bloque

La simplification rend les problèmes eux-mêmes plus faciles à résoudre. Spear et Kim décrivent trois moyens complémentaires : découper le travail en ensembles cohérents, introduire les changements par petites étapes et clarifier l'enchaînement des tâches. Les personnes qui doivent collaborer étroitement peuvent ainsi traiter les difficultés au plus près du travail, avec des passages de relais explicites.
Dans notre service d'accueil fictif, une même demande circulait entre trois équipes, sans responsable clair. On confie désormais une famille de demandes à un groupe réunissant les compétences nécessaires. Ce groupe précise les informations à transmettre et le moment où chacun intervient. Il essaie cette organisation sur un seul type de demande, puis vérifie si les retours et les incompréhensions diminuent.
La slowification consiste à déplacer la résolution des problèmes vers la préparation, la simulation et l'entraînement, hors de la pression immédiate de l'exécution. Les équipes ont alors du temps pour examiner leurs hypothèses et recommencer. Ralentir toutes les décisions, y compris celles qui exigent une réponse immédiate, déformerait cette idée.
Revenons à notre exemple fictif. Avant de déployer le nouveau parcours d'accueil, les collègues simulent quelques situations difficiles : une demande incomplète, une urgence, un dossier qui relève de deux services. Ils repèrent les hésitations, ajustent les consignes et refont l'exercice. Les usagers n'ont pas à subir ces essais. Le temps de préparation sert ensuite le travail quotidien.
L'amplification vise à détecter et signaler les problèmes tôt, lorsqu'ils sont encore petits, pour déclencher de l'aide et une action corrective. Le signal doit recevoir une réponse, puis l'équipe doit vérifier que le problème est résolu. Dans ce cadre, amplifier ne désigne pas le développement commercial d'une initiative réussie.
Dans notre service fictif, un agent reçoit une demande que la procédure ne couvre pas. Un signal simple lui permet d'obtenir de l'aide. Une personne désignée prend en charge la difficulté et vérifie avec l'agent que la solution fonctionne. Si le problème persiste, le signal reste ouvert. Un tableau rempli d'alertes sans suite serait peu utile.
Le passage de la zone de danger à la zone de succès n'est pas instantané. Ces trois mécanismes donnent aux leaders des moyens d'améliorer les conditions du travail collectif : préparer les situations difficiles, clarifier la coordination et répondre aux premiers signes de problème. Leur effet dépend de la manière dont l'organisation les met en pratique.
Par où commencer Choisissez un problème récurrent et observable. Décrivez la situation attendue, le premier signe de difficulté et la personne qui peut intervenir. Testez une amélioration à petite échelle, puis comparez les délais, les retours et les erreurs avant d'élargir son usage.
Le service d'accueil présenté ici est une illustration fictive proposée pour comprendre ces mécanismes. Il ne s'agit ni d'un cas client Perrier Jablonski ni d'une expérience rapportée par Spear et Kim.