




Lorsqu’un changement est introduit dans une organisation, il provoque inévitablement des réactions. Ces dernières, souvent interprétées comme des résistances, sont en réalité des préoccupations légitimes. Céline Bareil a développé un modèle structurant pour comprendre ces dynamiques : les sept phases de préoccupations.
Madame Bareil est une figure influente dans le domaine de la gestion et du changement organisationnel. Professeure à HEC Montréal, elle se spécialise dans les dynamiques de transformation en milieu de travail, explorant comment les entreprises et leurs employés s'adaptent aux innovations et aux transitions majeures. Avec une approche axée sur les personnes, ses recherches touchent des thématiques telles que l'accompagnement au changement, les apprentissages organisationnels et le leadership dans des contextes complexes.
Ce modèle explique que les individus progressent dans un cheminement logique face au changement, allant de l’indifférence initiale à une pleine adhésion — pour peu que leurs préoccupations soient traitées adéquatement.
Cette théorie s’applique incroyablement bien au contexte d’un pitch, car ce dernier prépare toujours le terrain à un changement imminent. Lorsqu’on propose une nouvelle idée, un projet ou un produit, on confronte son audience à un futur différent, qui suscite des réactions similaires à celles observées lors d’un changement organisationnel. Un pitch efficace — comme une bonne gestion du changement — doit répondre à ces préoccupations avec clarté, empathie et vision. En adressant chaque phase, on ne vend pas seulement une idée, mais on construit une adhésion progressive et durable au changement qu’elle incarne.
Pour accompagner vos équipes dans le changement, il est essentiel de répondre aux préoccupations exprimées à chaque phase. Voici comment le faire efficacement.
Un gestionnaire avisé se concentre non seulement sur les mots, mais aussi sur les actions. Chaque phase est une opportunité de bâtir la confiance et d’assurer un passage réussi vers l’étape suivante.
Pour illustrer, prenons un exemple "brûlant"... le cas du retour au bureau après une période prolongée de télétravail :
Le modèle des phases de préoccupations est un outil puissant pour comprendre les résistances et les surmonter. Il rappelle qu’un changement n’est pas seulement une question de processus ou de stratégie : c’est avant tout une aventure humaine. Préparer des réponses adaptées à chaque phase vous permettra de rassurer, mobiliser et, finalement, transformer des sceptiques en ambassadeurs du changement.
Soyons honnêtes, on a tous déjà quitté le bureau à 16h30 au lieu de 17h. On respecte généralement les règles, mais pas toujours. Certains ont peur des sanctions ou agissent par principe, d’autres suivent le groupe, et quelques-uns ignorent les règles, peu importe les conséquences. Ce n’est pas nous qui le disons, mais bien Simon Gächter, Lucas Molleman et Daniele Nosenzo, de brillants chercheurs en sciences comportementales et économiques.
Dans l’article « Why people follow rules », Gächter, Molleman et Nosenzo nous présentent la conformité aux règles (C) comme la fonction mathématique: C=ƒ(R;I;S;P). Autrement dit, respecter une règle dépend de plusieurs variables. Voici comment ils les décortiquent :
Pour rendre tout cela plus concret, nous avons vulgarisé l’étude en trois effets que vous avez sûrement dû déjà observer : l’effet mouton, l’effet pomme pourrie et l’effet maternel. Trois images simples pour comprendre pourquoi on suit les règles… ou pas!
L’effet du mouton fait référence aux « attentes sociales » du modèle CRISP. C’est-à-dire l’influence des autres sur nos décisions, surtout lorsqu’il est question de respecter une règle. Ce phénomène n’a rien de nouveau. Déjà en 330 avant J.-C., Aristote affirmait que l’humain est un « animal social et politique ». Nous vivons en groupe, nous partageons des normes, et nous nous ajustons les uns aux autres. En d’autres termes, comme un troupeau, nous captons les mouvements avant de faire le nôtre.
Environ 30 % des individus adaptent leur comportement à celui du groupe. Si l’heure officielle de départ est 17 h, mais que tout le monde quitte à 17 h 30, plusieurs vont suivre. Formellement, la règle n’a pas changé, mais la norme informelle, elle, s’est déplacée.
Mais attention : suivre le groupe n’explique pas tout. Parfois, ce n’est pas le troupeau qui entraîne, c’est une seule pomme qui abîme tout le panier. Parlons justement de l’effet de la « pomme pourrie ».
Toujours dans la logique des attentes sociales, mais sous l’angle inverse : ici, ce n’est pas le groupe qui nous élève, c’est un individu qui nous tire vers le bas, comme une pomme pourrie qui contamine ses semblables!
L’expression « a rotten apple quickly infects its neighbor » remonte au 14ᵉ siècle. Benjamin Franklin la popularise ensuite au 18ᵉ. L’idée traverse le temps, mais ce n’est qu’en 2007 que le chercheur Will Felps la valide scientifiquement : la présence d’un seul individu négatif, déviant ou non coopératif peut détériorer la dynamique et la performance d’un groupe entier.
Concrètement, voir quelqu’un enfreindre une règle ne nous fait pas immédiatement changer d’avis. On continue de croire que la règle est valable, mais la transgression devient un peu plus acceptable. Si un collègue part à 16 h 30 chaque jour et que d’autres commencent à le faire, vous allez commencer à penser que « ce n’est pas si grave » de faire la même chose. Encore une fois, la règle n’a pas changé, elle s’est érodée!
Avant d’aborder le thème des sanctions, voyons d’abord un levier tout aussi important : celui des préférences sociales dans le modèle CRISP.
Les règles existent souvent pour protéger autrui. Lorsqu’on comprend qu’une infraction nuit aux autres, leur respect augmente de 55 % à… 61 %! Autrement dit, une règle est mieux suivie lorsqu’elle a du sens pour le collectif.
C’est ce qu’on appelle l’effet « maternel », ou mama bear syndrome. On respecte la règle non par peur ni par conformisme, mais par instinct de protection.
Si vos collègues travaillent tard sur un dossier important, vous serez naturellement porté à rester passer les 17 heures pour les aider. Pas parce qu’on vous l’impose, mais parce que quelqu’un en bénéficiera.
S’il est vrai que les attentes sociales nous influencent, les sanctions jouent elles aussi un rôle. C’est la variable incitations extrinsèques (I) du modèle CRISP. Mais attention : toutes les sanctions n’augmentent pas automatiquement l’obéissance d’un groupe. Certaines peuvent même produire l’effet inverse.
Lorsque la probabilité d’être sanctionné est faible, la conformité augmente à peine : de 61 % à 62 %. Autrement dit, la simple menace a peu d’effet si elle n’est pas suivie d’actions concrètes. Par exemple, si la direction rappelle que l’heure de départ est fixée à 17 h, mais que les contrôles sont rares et les conséquences inexistantes, les départs anticipés continueront. La règle existe, mais elle manque de crédibilité.
À l’inverse, lorsque la sanction est hautement probable, l’obéissance inconditionnelle passe de 26 % à 57 %. Ainsi, si la direction inscrit une note au dossier dans la majorité des cas de départs précoces, le respect de l’heure officielle augmente. La différence tient à un élément clé : la sanction n’est plus théorique, elle est perçue comme réelle et crédible.
Les sanctions ne devraient jamais être le réflexe automatique. Oui, elles peuvent dissuader, mais seulement si elles sont proportionnées et crédibles. Pour des règles du quotidien comme l’heure de départ, le sens est souvent plus puissant que la menace.
Ce qu’il faut faire? Expliquer le « pourquoi » derrière la règle! Si un gestionnaire explique qu’il faut rester jusqu’à 17 h pour assurer la collaboration avec l’équipe en Australie, la règle cesse d’être arbitraire. Elle devient logique. Quand une règle fait sens, on est beaucoup plus enclin à la respecter.
Bonne nouvelle : plus de la moitié des gens, entre 55 et 70 %, respectent les règles par principe, même en l’absence de sanction. Les chercheurs parlent ici de respect intrinsèque (R) dans le modèle CRISP. Alors pas de panique! Si vous changez l’heure officielle de départ à 18 h, une bonne partie de l’équipe attendra patiemment les six coups de 18 h avant de quitter. Mais puisque la norme au Québec reste 17 h, on ne vous le conseille pas!
Anders et Jonas, relus depuis la rue d’Ulm
Sous le nom de PhiloSophia, une élève de l’École normale supérieure, inscrite en master 2 de philosophie contemporaine, partage sa pensée avec plus de 140 000 abonnés. Sa devise tient en cinq mots : « Je pense et je partage. » Sa réflexion sur la peur de l’IA part d’une question : « Et si un jour, une machine devenait capable de faire des choses que nous ne sommes même plus capables d’imaginer? »
Disons-le d’entrée : cet article lui doit son architecture. Le rapprochement entre Günther Anders et Hans Jonas, son application à l’IA et, surtout, le point de bascule qu’elle identifie, tout cela vient d’elle. Je me contente de dérouler son fil et de le tirer jusqu’au bureau des gestionnaires.
Günther Anders et le complexe du fabricant
En 1956, le philosophe Günther Anders publie L’Obsolescence de l’homme (traduit en français en 2002 aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances et Ivrea). Il y décrit un sentiment étrange, qu’il nomme la honte prométhéenne. Nous fabriquons des objets plus précis, plus rapides et plus puissants que nous. Devant eux, l’humain se découvre approximatif, lent, périssable. Prométhée avait volé le feu aux dieux; ses héritiers, rappelle la jeune philosophe, ont appris à produire des choses qui finissent par les dépasser.
Anders pousse l’idée plus loin avec le décalage prométhéen. Notre capacité de fabriquer progresse beaucoup plus vite que notre capacité de nous représenter ce que nous fabriquons. Lui pensait à la bombe atomique : on sait la construire, on peine à concevoir ce qu’elle fait. La normalienne transpose le raisonnement à l’IA, et la transposition éclaire tout. Si nous sautons directement au scénario catastrophe (l’IA qui surveille, qui remplace, qui échappe, qui détruit), c’est la suite logique de ce décalage. Devant une chose que l’on a fabriquée et que l’on n’arrive plus à se figurer, l’esprit remplit le vide avec le pire.
Hans Jonas et l’heuristique de la peur
Bonne nouvelle : ce réflexe a ses lettres de noblesse. Dans Le Principe responsabilité (1979; Éditions du Cerf, 1990 pour la traduction française), Hans Jonas en fait même une méthode, l’heuristique de la peur. Lorsqu’une technologie peut entraîner des conséquences immenses et irréversibles, il faut commencer par imaginer le pire. Nul besoin que ce pire soit certain. Sa simple possibilité suffit à créer une obligation.
La jeune philosophe résume le mécanisme avec élégance : la peur nous projette dans un futur qui n’existe pas encore pour nous obliger à agir dans le présent. Chez Jonas, avoir peur revient donc à travailler. La peur devient un outil d’anticipation, une sorte de simulateur de vol pour civilisations imprudentes.
De « cela pourrait arriver » à « cela arrivera »
C’est ici que sa réflexion devient précieuse. Elle repère l’instant où le mécanisme se retourne : celui où l’on cesse de dire « cela pourrait arriver » pour penser « cela arrivera ». La bascule se repère à la conjugaison. Le conditionnel cède la place au futur simple, le risque devient un destin. Une peur persuadée que tout est joué ne pousse plus personne à agir. Le mot qu’elle choisit est cruel et juste : elle déresponsabilise.
Tendez l’oreille dans vos réunions. « L’IA pourrait transformer nos métiers » appelle un plan. « De toute façon, on va tous être remplacés » appelle un café et un soupir. La première phrase ouvre un chantier, la seconde ferme le dossier. Le fatalisme a d’ailleurs un avantage inavouable : il dispense de décider.
L’élève de la rue d’Ulm pose alors la condition qui change tout : la peur n’a de sens que si elle ouvre un chemin vers l’action. Prévoir ce qui peut mal tourner représente la moitié du travail. L’autre moitié consiste à imaginer les institutions, les règles et les usages qui empêcheront que cela arrive. Pour un gestionnaire, cette seconde moitié porte un nom familier : un plan.
Quatre gestes pour gestionnaires inquiets (et c’est bon signe)
Votre inquiétude est un actif. Jonas vous dirait qu’elle prouve que vous avez saisi l’ampleur du sujet. Reste à la faire travailler. Voici quatre gestes, tirés tout droit du raisonnement de la jeune philosophe.
Premier geste : mettre la peur à l’ordre du jour. Donnez-lui vingt minutes en comité de direction et dressez la liste des craintes, toutes, y compris les moins avouables. Une peur nommée devient un risque, et un risque se gère. Surveillez la conjugaison : tant que l’équipe parle au conditionnel, elle réfléchit. Quand elle glisse vers le futur simple, ramenez-la au conditionnel.
Deuxième geste : mesurer votre décalage prométhéen. Pour chaque outil d’IA déployé ou sur le point de l’être, posez la question d’Anders : savons-nous nous représenter ce que cet outil rend possible? Qui, dans l’organisation, a pris une heure pour imaginer ses effets sur les clients, les métiers, les données? Si personne ne lève la main, vous venez de trouver votre prochain chantier.
Troisième geste : attacher une décision à chaque scénario redouté. Une charte d’usage, une formation, une limite claire, un projet pilote. Quelque chose qui se décide ce trimestre et qui porte le nom d’un responsable. Un scénario qui n’inspire aucune décision relève du cinéma.
Quatrième geste : écrire trois demains. Un scénario sombre, un scénario probable, un scénario désirable. Repérez ensuite, dans chacun, les bifurcations qui dépendent de vous. L’exercice prend un après-midi et change le ton des conversations : on cesse de commenter l’avenir, on commence à le choisir.
Ces quatre gestes ont un point commun : ils transforment une émotion en agenda. Nous l’écrivions récemment, le Canada a peur de l’IA. Tant mieux, à condition de s’en servir.
En 2019, j’ai donné une conférence publique intitulée « Demains ». Au pluriel, et ce « s » portait toute la thèse. J’y rappelais que l’espèce humaine a une sale habitude : prévoir sa propre fin. La manie a même un nom savant, l’eschatologie, du grec eskhatos, « dernier » : le discours sur les fins dernières. L’historien Luc Mary a fait le compte dans Le Mythe de la fin du monde (Trajectoire, 2009) : le 21 décembre 2012, date fétiche du calendrier maya, était la 183e fin du monde annoncée depuis la chute de l’Empire romain. Vous lisez ces lignes : notre funeste destin se fait attendre.
Depuis, nous avons encore survécu. À la pandémie de COVID-19, qui a mis la planète à l’arrêt et fait des millions de morts sans emporter le monde avec elle. À l’escalade verbale entre Washington et Pyongyang en 2017, à la fausse alerte au missile qui a terrorisé Hawaï en janvier 2018, aux forces de dissuasion russes placées en alerte en février 2022. L’horloge de l’Apocalypse du Bulletin of the Atomic Scientists indique 85 secondes avant minuit depuis janvier 2026, son record, et range désormais l’IA parmi les menaces. Hans Jonas approuverait : cette horloge sert à nous faire agir, et minuit n’a toujours pas sonné. Luc Mary, lui, voit dans notre manie une façon d’exorciser l’avenir. On préfère le détruire plutôt que l’imaginer.
Imaginer, justement. C’est le mot sur lequel la jeune philosophe termine. Personne ne contrôle tout, elle le reconnaît volontiers, et personne ne sait ce que les IA deviendront. Elle en tire pourtant la conclusion inverse de celle du fataliste : c’est précisément parce que l’avenir est incertain qu’il faut penser, anticiper, poser des limites et choisir ce que l’on veut laisser advenir. Notre responsabilité, dit-elle, est de faire grandir notre imagination à la hauteur de ce que nous savons fabriquer.
Sept ans après « Demains », une normalienne arrive au même pluriel en passant par Anders et Jonas, un chemin plus savant que le mien. La relève a les idées claires.
Sa dernière phrase mérite d’être affichée dans toutes les salles de conseil : tant qu’il existe plusieurs futurs possibles, il nous reste quelque chose à faire. Imaginer le pire est un bon début. Le métier de dirigeant commence à la phrase suivante. Écrivez-la cette semaine, avec votre équipe : au conditionnel d’abord, à l’impératif ensuite.
Quand une nouvelle technologie déboule, le réflexe est humain : avant même d'évaluer ce qu'elle apporte, on dresse l'inventaire de ce qu'elle risque de nous enlever. Son emploi, son expertise, sa liberté. Mais lorsque cette anxiété s'installe au cœur des entreprises et des politiques publiques, elle cesse d'être une simple émotion : elle devient un frein économique.
Au Canada, l'IA débarque sur un terrain particulièrement méfiant. Selon une enquête Ipsos-Google menée à l’automne 2025, 68 % des Canadiens pensent que l’IA détruira des emplois et bouleversera les industries au détriment des travailleurs. Le pays figure parmi les plus anxieux de l'étude. Pour une majorité de citoyens, cet avenir s'annonce comme une transformation qu'il faudra subir plutôt qu'un outil à apprivoiser.
Cette appréhension est légitime. Le problème est qu'elle percute un mal beaucoup plus ancien : notre difficulté chronique à moderniser nos façons de travailler.
En novembre 2025, la Banque du Canada le rappelait lucidement : notre productivité traîne de la patte depuis un quart de siècle. En 2023, selon l’OCDE, une heure travaillée au pays générait environ 25 % de valeur en moins qu’aux États-Unis. Le retard était bien installé avant l'arrivée de ChatGPT.
Pourtant, « productivité » ne devrait pas signifier « s'épuiser à la tâche ». Une employée qui retrouve une information en deux minutes plutôt qu'en deux heures devient plus productive sans travailler plus fort : elle libère simplement du temps pour le dossier qui compte vraiment. La fatigue n'a jamais été une mesure de la valeur produite.
Dans les organisations, la peur s'exprime rarement de manière crue. Elle se drape dans le langage de la raison : « Attendons que ce soit plus mûr », « Ce n’est pas le bon moment » ou « On a déjà essayé ». Des objections parfois valables, mais qui finissent par paralyser toute initiative. La prudence devient alors le moyen le plus respectable de ne rien changer.
Ce n'est pas un phénomène nouveau. L'OCDE notait déjà en 2025 que nos PME traînaient les pieds pour adopter le haut débit ou l'infonuagique, alors qu'elles affichaient une très belle présence sur les réseaux sociaux. En clair : il est toujours plus facile de rafraîchir la vitrine que de moderniser l'arrière-boutique.
Changer expose à un échec visible : un budget dépassé, un projet en retard, une équipe déstabilisée. Ne rien faire entraîne une perte bien plus insidieuse : des milliers d'heures gaspillées qui n'apparaissent dans aucun rapport. On se félicite d'avoir évité une dépense, tout en laissant s'accumuler son équivalent en travail inutile.
Pourtant, les gains d'une adoption réussie sont mesurables. Une étude publiée en 2025 auprès de 5 172 agents de service client (Brynjolfsson, Li et Raymond) montre qu'avec un assistant IA, le nombre de problèmes résolus par heure a bondi de 15 %, sans baisse de satisfaction client — les employés les moins expérimentés étant ceux qui en profitaient le plus. L'outil n'a pas remplacé l'humain ; il l'a aidé à mieux réussir.
La peur ne résume pas le Canada. Nous pouvons aussi avoir envie de mieux travailler, de mieux servir et de bâtir des entreprises capables d’aller plus loin. Cette envie mérite autant de place que nos inquiétudes. Encore faut-il lui donner quelque chose de concret à faire : un problème à résoudre, un outil à essayer et le temps d’apprendre à s’en servir.
À Singapour, un programme public lancé en 2024, le GenAI Sandbox, a permis à plus de 150 PME d’essayer pendant trois mois des outils d’IA générative pour leurs relations clients et leur contenu marketing. Selon le bilan du ministère, près de 80 % ont poursuivi l’utilisation après l’essai. L’expérimentation avait trouvé une suite dans leur travail.
Alors, lundi matin, demandons à nos équipes quelle tâche leur fait perdre un temps fou. Choisissons-en une, donnons-nous un mois et regardons ce qui change : le temps nécessaire, la qualité du résultat, le service rendu. Invitons les employés à concevoir l’essai, donnons-leur le droit de tâtonner et partageons ce qu’ils découvrent. Si le résultat déçoit, ajustons. S’il est bon, donnons à d’autres les moyens d’en profiter. L’audace peut commencer très modestement. Elle devient ambitieuse quand on organise la suite.
Imaginons ce que cette permission d’essayer pourrait produire dans nos entreprises, nos municipalités, nos services publics. Du temps pour écouter un client, accompagner une nouvelle employée, développer une idée qu’on repousse depuis des mois. Des équipes fières de ce qu’elles ont appris et capables de l’enseigner à d’autres. C’est un avenir qu’on peut commencer à construire dès maintenant, à coups d’essais utiles et de réussites qui donnent envie de poursuivre. Le Canada a peur. À nous de lui donner le goût d’oser.
C’est en 1857 que Wilhelm Grimm (un des frères Grimm) publie un essai portant sur la comparaison de dix légendes avec le mythe de Polyphème (le plus sauvage et le plus célèbre de tous les Cyclopes, qui inspira Hansel et Gretel). Il démontre alors que ce conte originel en a inspiré des dizaines d’autres, des variations sur les mêmes thèmes, pris et repris, modifiés au fil du temps et des cultures. Plus tard, Julien d’Huy, docteur en Histoire à l’Institut des mondes africains confirme la théorie de Grimm, en décomptant 65 contes et légendes issus du Polyphème.
En 1910, le Finlandais Antti Arnes propose une indexation complète des contes et récits oraux, en remontant le plus loin possible dans l’Histoire des histoires. L’idée? Les classer en fonction des mécaniques narratives, des thèmes, des ambiances, des personnages ou des actions - ce qu’on appelle des motifs. Ce travail est complété en 1927 et en 1961 par l’américain Stith Thomson, puis par l’allemand Hans-Jörg Uther en 2004. Au total, des milliers de récits issus de toutes les cultures du monde sont décortiqués, référencés, indexés et catalogués. Aujourd’hui appelée la classification ATU (pour Arnes Thomson Uther), cette indexation titanesque nous permet de réaliser que toutes les histoires que nous côtoyons répondent toujours à des schémas narratifs ancestraux. Est-ce à dire que nous n’avons rien inventé depuis des millénaires? Pas si vite.
Plus récemment, l’anthropologue Jamie Tehrania fait deux découvertes fascinantes. D’abord, il révèle que les récits n’échappent pas à la loi de l’évolution des espèces de Darwin. Pour survivre, les contes passent de peuple en peuple en s’adaptant aux cultures et au temps. À travers une lente évolution, les fables muent et mutent, et seules les espèces de récits les plus adaptées à l’époque résistent aux ravages du temps… jusqu’à ce qu’elles nous parviennent. Preuve de cette adaptation des contes, La belle au bois dormant n’était pas réveillée par un doux baiser du prince dans sa version originale, mais plutôt d’un viol commis par le roi. La belle se réveille neuf mois plus tard, après avoir donné naissance à deux enfants — on est loin de vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Pour survivre, une fable doit s'adapter d’époque en époque, de moeurs en moeurs, de conteur en conteur.

La seconde découverte de Jamie va encore plus loin. Il s’associe avec Sara Graça Da Silva pour contribuer à ce champ de recherche inédit : la phylogénétique. Les deux chercheurs démontrent que les récits contiennent une sorte d’ADN, avec un génome et mes marqueurs inspirés des critères de la classification ATU. Ce séquençage effectué, ils ont pu déterminer la proximité de telle ou telle histoire, les liens de parenté de telle ou telle autre. Mieux encore : ils ont pu recréer l’arbre généalogique des récits. Ainsi, ils ont pu déterminer que Le petit chaperon rouge des frères Grimm est un emprunt à Charles Perrault, qui s'est lui-même inspiré du conte du premier siècle de notre ère, le Loup et les sept chevreaux. On sait aussi que Jean de la Fontaine a largement pillé les fables d’Ésope, poète grec du VIe siècle av. J.-C., qui a laissé une œuvre colossale de 500 fables écrites en prose.
Mais l’emprunt le plus scandaleux remonte à une découverte de Georges Smith, le 3 décembre 1872. Devant la prestigieuse assemblée du British Museum, le jeune chercheur présente douze tablettes écrites en caractères cunéiformes, une écriture jusque-là inconnue datant du troisième millénaire avant notre ère, et née en Mésopotamie (Irak). Après des années de travail et de recomposition d’un immense casse-tête de fragments, il traduit ce qui est encore à ce jour le texte écrit le plus ancien de l’Humanité : l’Épopée de Gilgamesh, un héros mythologique des années 2700 avant notre ère. Ce texte avait traversé les âges et Gilgamesh était encore raconté trois cents ans avant Jésus Christ. Par ailleurs, quiconque lira l'Odyssée d’Ulysse (XVIIe siècle avant J.-C.) y trouvera des parallèles troublants. Mais c’est la révélation de la onzième tablette qui a l’effet d’une bombe dans l’Angleterre corsetée du XIXe siècle. Elle décrit un déluge et une arche dans laquelle on fait monter tous les animaux de la création deux par deux. Dans les moindres détails, c’est le récit de l’arche de Noé décrit dans la Bible des chrétiens et des Juifs… Et c’est le drame! Le texte premier, originel, fondateur de notre civilisation n’était finalement qu’un plagiat, ou du moins un agrégat de fables bien connues à l’époque.

Je vous épargne le récit de la vie du jeune ouvrier Georges Smith, devenu le seul traducteur fidèle du l’écriture cunéiforme — 600 signes composés chacun de sept traits en moyenne, et pouvant se prononcer de trois à quatre façons différentes. Son ascension au British Museum vaudrait un roman à elle seule. Je vous le dis, les histoires sont partout. Et elles sont toutes fascinantes.
Bien évidemment les marques n'échappent pas à ce devoir de récit. Par ailleurs, elles le font avec beaucoup de liberté, puisqu'aujourd'hui, de nombreuses histoires de marques... sont de pures fictions.
Alors comment construit-on une fable? Comment bâtit-on un récit? Comment compose-t-on une structure de pitch qui emporte l'adhésion d'un auditoire? Ça... c'est une autre histoire!

Loin de nous l’idée de comparer l’incroyable détresse vécue par de nombreuses personnes aujourd’hui à la gestion de la peur par un gestionnaire. En revanche, la responsabilité qui incombe à un responsable inclut également le rôle de rassurer et d’accompagner ses équipes vers un certain confort psychologique. Les spécialistes nous ont parlé de six principes fondamentaux : rester dans l’œil du cyclone, ne rien cacher, créer un lien familier, assumer l’importance des enjeux, miser sur le sauveteur et pas sur le fautif et enfin… garder le contact. Découvrons ensemble ce qu’ils nous ont dit dans le détail, et comment transposer leurs conseils dans notre quotidien à nous.
« Oui, ton papa est à terre dans la cuisine. Son cœur ne bat plus, mais on fait tout pour le réanimer. » C’est ce qu’un infirmier a dû annoncer à une petite fille de 10 ans, terrorisée. L’idée est de ne pas minimiser l’importance de l’événement ou de ne pas positiver inutilement. L’idée est d’être clair, direct, sans ajout d’émotions inutiles. Dans notre réalité, cela correspond à assumer la situation. À dire « oui, il y a un problème, c’est évident, on est en train de regarder ça ».
« Je vais m’approcher et m’asseoir à côté de toi ». Ce sont les premiers mots des sauveteurs qui font face à une personne qui menace de se jeter dans le vide. « Il faut s’asseoir à côté de lui », nous a expliqué un intervenant. Ainsi la personne ne reste pas seule, mais peut « partager sa souffrance » avec un humain compréhensif. C’est un cas terrible, extrême. Pour nous, cela peut se traduire tout simplement par « ne pas fuir » un client en colère ou insatisfait. « On va regarder ça ensemble ».
Un médecin qui vous dit « ne t’inquiète pas, ça arrive souvent », c’est toujours plus rassurant que « Oh mon dieu! Je n’ai jamais vu ça! » L’idée est de rassurer en faisant passer le message que nous allons pouvoir régler ce problème-là, car nous avons l’habitude. Pour nous, cela peut se traduire par « oui, cela arrive, on va pouvoir vous aider », tout simplement.
Une infirmière assurait des interruptions volontaires de grossesse (IVG) dans un pays où la religion interdisait totalement les rapports sexuels avant le mariage. Alors elle recevait en secret de jeunes femmes terrorisées. Les stress s’accumulaient : d’abord le traumatisme de l’avortement, ensuite la menace de représailles de la famille, enfin l’acte médical en soi. L’infirmière pratiquait une dizaine d’IVG par jour, depuis de nombreuses années. C’était un acte médical courant. C’était sa routine. « Mais les femmes qui viennent me voir, elles viennent ici pour la première et la dernière fois de leur vie… c’est un moment dont elles se souviendront leur vie entière… le matin où j’oublierai ça, j’arrêterai le métier », assumait l’infirmière, avec toute sa sagesse. Comment transposer une telle histoire dans notre quotidien? Un problème qui peut vous sembler bénin, ridicule, peut être vu comme une montagne par votre interlocuteur. Alors, mettez-vous dans ses souliers. Dites-vous que « oui, c’est grave », parce que c’est grave pour lui. Et réglez son problème en le rassurant.
Un pompier nous expliquait « quand une cuisine est en train de brûler, on ne cherche pas le responsable de l’incendie… on éteint le feu. ». Cela semble une évidence, mais combien de fois, face à un problème, on se retrouve à chercher un coupable, alors que ce temps pourrait être investi à régler le problème? Réglez le problème, l’enquête viendra dans un deuxième temps.
Une travailleuse sociale qui répondait au téléphone pour une association d’aide aux jeunes en difficulté nous répétait : « On. Ne. Raccroche. Jamais ». Un silence peut être aussi important que des mots : c’est la présence qui compte. Il faut rester là. Comment traduire ça dans notre quotidien? C’est simple : restez avec votre client. Écoutez votre collègue qui exprime ses frustrations ou ses craintes. Restez. Écoutez. Personne n’attend un miracle de votre part. L’idée est d’être là, ici et maintenant… d’être présent.
Les gestionnaires sont continuellement confrontés à des défis inédits. C'est dans ce contexte que le concept du Kintsugi stratégique — une invention de Perrier Jablonski — se révèle particulièrement intéressant. Inspiré de l'ancienne pratique japonaise du Kintsugi, qui consiste à réparer des objets en céramique brisés avec de l'or, ce concept propose une approche innovante de la gestion, centrée sur l'idée de réparation et de résilience.
Son histoire débuterait au Japon au XVe siècle. Selon la légende, le shogun Ashikaga Yoshimasa envoya son bol de thé chinois préféré en Chine pour réparation après qu'il fut brisé. Le bol lui fut retourné réparé avec des agrafes métalliques, une méthode courante à l'époque, mais visuellement peu attrayante.
Déçu par cette réparation, Yoshimasa chercha une solution plus esthétique. Des artisans japonais, inspirés par l'esthétique wabi-sabi qui trouve de la beauté dans l'imperfection, développèrent alors le Kintsugi. Cette méthode utilise de la laque saupoudrée de poudre d'or, d'argent ou de platine pour réparer les céramiques brisées. Le résultat est une pièce avec des veines métalliques scintillantes, mettant en valeur les cicatrices au lieu de les masquer, symbolisant ainsi la beauté de la résilience et de la renaissance.
Le Kintsugi est devenu une pratique artistique à part entière, s'étendant au-delà de la simple réparation pour devenir un art mettant en avant la transformation et la redécouverte. Il enseigne une leçon de vie : au lieu de cacher nos échecs ou nos imperfections, nous devrions les embrasser et les célébrer, reconnaissant qu'ils font partie intégrante de notre histoire et de notre caractère unique.

Le kintsugi est enraciné dans la philosophie japonaise du "wabi-sabi," qui valorise l'imperfection, l'impermanence et l'incomplétude. En mettant en avant les fissures et les éclats plutôt que de les dissimuler, le kintsugi témoigne d'une acceptation de la fragilité et de la fugacité des choses.
Le processus de réparation se déroule toujours de la même manière.
Si l'on s'inspire du Kintsugi, on peut suivre les étapes suivantes :

Attention cependant, le Kintsugi stratégique n'est pas une panacée, et certaines limitations s'imposent.
Voilà. Maintenant vous avez tout en main pour faire d'une fêlure une force.