Deux philosophes et une normalienne
Anders et Jonas, relus depuis la rue d’Ulm
Sous le nom de PhiloSophia, une élève de l’École normale supérieure, inscrite en master 2 de philosophie contemporaine, partage sa pensée avec plus de 140 000 abonnés. Sa devise tient en cinq mots : « Je pense et je partage. » Sa réflexion sur la peur de l’IA part d’une question : « Et si un jour, une machine devenait capable de faire des choses que nous ne sommes même plus capables d’imaginer? »
Disons-le d’entrée : cet article lui doit son architecture. Le rapprochement entre Günther Anders et Hans Jonas, son application à l’IA et, surtout, le point de bascule qu’elle identifie, tout cela vient d’elle. Je me contente de dérouler son fil et de le tirer jusqu’au bureau des gestionnaires.
1956. La honte d’être né
Günther Anders et le complexe du fabricant
En 1956, le philosophe Günther Anders publie L’Obsolescence de l’homme (traduit en français en 2002 aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances et Ivrea). Il y décrit un sentiment étrange, qu’il nomme la honte prométhéenne. Nous fabriquons des objets plus précis, plus rapides et plus puissants que nous. Devant eux, l’humain se découvre approximatif, lent, périssable. Prométhée avait volé le feu aux dieux; ses héritiers, rappelle la jeune philosophe, ont appris à produire des choses qui finissent par les dépasser.
Anders pousse l’idée plus loin avec le décalage prométhéen. Notre capacité de fabriquer progresse beaucoup plus vite que notre capacité de nous représenter ce que nous fabriquons. Lui pensait à la bombe atomique : on sait la construire, on peine à concevoir ce qu’elle fait. La normalienne transpose le raisonnement à l’IA, et la transposition éclaire tout. Si nous sautons directement au scénario catastrophe (l’IA qui surveille, qui remplace, qui échappe, qui détruit), c’est la suite logique de ce décalage. Devant une chose que l’on a fabriquée et que l’on n’arrive plus à se figurer, l’esprit remplit le vide avec le pire.
1979. Imaginer le pire, par devoir
Hans Jonas et l’heuristique de la peur
Bonne nouvelle : ce réflexe a ses lettres de noblesse. Dans Le Principe responsabilité (1979; Éditions du Cerf, 1990 pour la traduction française), Hans Jonas en fait même une méthode, l’heuristique de la peur. Lorsqu’une technologie peut entraîner des conséquences immenses et irréversibles, il faut commencer par imaginer le pire. Nul besoin que ce pire soit certain. Sa simple possibilité suffit à créer une obligation.
La jeune philosophe résume le mécanisme avec élégance : la peur nous projette dans un futur qui n’existe pas encore pour nous obliger à agir dans le présent. Chez Jonas, avoir peur revient donc à travailler. La peur devient un outil d’anticipation, une sorte de simulateur de vol pour civilisations imprudentes.
Le moment où la peur change de camp
De « cela pourrait arriver » à « cela arrivera »
C’est ici que sa réflexion devient précieuse. Elle repère l’instant où le mécanisme se retourne : celui où l’on cesse de dire « cela pourrait arriver » pour penser « cela arrivera ». La bascule se repère à la conjugaison. Le conditionnel cède la place au futur simple, le risque devient un destin. Une peur persuadée que tout est joué ne pousse plus personne à agir. Le mot qu’elle choisit est cruel et juste : elle déresponsabilise.
Tendez l’oreille dans vos réunions. « L’IA pourrait transformer nos métiers » appelle un plan. « De toute façon, on va tous être remplacés » appelle un café et un soupir. La première phrase ouvre un chantier, la seconde ferme le dossier. Le fatalisme a d’ailleurs un avantage inavouable : il dispense de décider.
L’élève de la rue d’Ulm pose alors la condition qui change tout : la peur n’a de sens que si elle ouvre un chemin vers l’action. Prévoir ce qui peut mal tourner représente la moitié du travail. L’autre moitié consiste à imaginer les institutions, les règles et les usages qui empêcheront que cela arrive. Pour un gestionnaire, cette seconde moitié porte un nom familier : un plan.
Avoir peur, mode d’emploi
Quatre gestes pour gestionnaires inquiets (et c’est bon signe)
Votre inquiétude est un actif. Jonas vous dirait qu’elle prouve que vous avez saisi l’ampleur du sujet. Reste à la faire travailler. Voici quatre gestes, tirés tout droit du raisonnement de la jeune philosophe.
Premier geste : mettre la peur à l’ordre du jour. Donnez-lui vingt minutes en comité de direction et dressez la liste des craintes, toutes, y compris les moins avouables. Une peur nommée devient un risque, et un risque se gère. Surveillez la conjugaison : tant que l’équipe parle au conditionnel, elle réfléchit. Quand elle glisse vers le futur simple, ramenez-la au conditionnel.
Deuxième geste : mesurer votre décalage prométhéen. Pour chaque outil d’IA déployé ou sur le point de l’être, posez la question d’Anders : savons-nous nous représenter ce que cet outil rend possible? Qui, dans l’organisation, a pris une heure pour imaginer ses effets sur les clients, les métiers, les données? Si personne ne lève la main, vous venez de trouver votre prochain chantier.
Troisième geste : attacher une décision à chaque scénario redouté. Une charte d’usage, une formation, une limite claire, un projet pilote. Quelque chose qui se décide ce trimestre et qui porte le nom d’un responsable. Un scénario qui n’inspire aucune décision relève du cinéma.
Quatrième geste : écrire trois demains. Un scénario sombre, un scénario probable, un scénario désirable. Repérez ensuite, dans chacun, les bifurcations qui dépendent de vous. L’exercice prend un après-midi et change le ton des conversations : on cesse de commenter l’avenir, on commence à le choisir.
Ces quatre gestes ont un point commun : ils transforment une émotion en agenda. Nous l’écrivions récemment, le Canada a peur de l’IA. Tant mieux, à condition de s’en servir.
Un demain, c’est bien. Des demains, c’est mieux.
En 2019, j’ai donné une conférence publique intitulée « Demains ». Au pluriel, et ce « s » portait toute la thèse. J’y rappelais que l’espèce humaine a une sale habitude : prévoir sa propre fin. La manie a même un nom savant, l’eschatologie, du grec eskhatos, « dernier » : le discours sur les fins dernières. L’historien Luc Mary a fait le compte dans Le Mythe de la fin du monde (Trajectoire, 2009) : le 21 décembre 2012, date fétiche du calendrier maya, était la 183e fin du monde annoncée depuis la chute de l’Empire romain. Vous lisez ces lignes : notre funeste destin se fait attendre.
Depuis, nous avons encore survécu. À la pandémie de COVID-19, qui a mis la planète à l’arrêt et fait des millions de morts sans emporter le monde avec elle. À l’escalade verbale entre Washington et Pyongyang en 2017, à la fausse alerte au missile qui a terrorisé Hawaï en janvier 2018, aux forces de dissuasion russes placées en alerte en février 2022. L’horloge de l’Apocalypse du Bulletin of the Atomic Scientists indique 85 secondes avant minuit depuis janvier 2026, son record, et range désormais l’IA parmi les menaces. Hans Jonas approuverait : cette horloge sert à nous faire agir, et minuit n’a toujours pas sonné. Luc Mary, lui, voit dans notre manie une façon d’exorciser l’avenir. On préfère le détruire plutôt que l’imaginer.
Imaginer, justement. C’est le mot sur lequel la jeune philosophe termine. Personne ne contrôle tout, elle le reconnaît volontiers, et personne ne sait ce que les IA deviendront. Elle en tire pourtant la conclusion inverse de celle du fataliste : c’est précisément parce que l’avenir est incertain qu’il faut penser, anticiper, poser des limites et choisir ce que l’on veut laisser advenir. Notre responsabilité, dit-elle, est de faire grandir notre imagination à la hauteur de ce que nous savons fabriquer.
Sept ans après « Demains », une normalienne arrive au même pluriel en passant par Anders et Jonas, un chemin plus savant que le mien. La relève a les idées claires.
Sa dernière phrase mérite d’être affichée dans toutes les salles de conseil : tant qu’il existe plusieurs futurs possibles, il nous reste quelque chose à faire. Imaginer le pire est un bon début. Le métier de dirigeant commence à la phrase suivante. Écrivez-la cette semaine, avec votre équipe : au conditionnel d’abord, à l’impératif ensuite.







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