DOSSIER SPÉCIAL

Est-ce que sonder, ça fait voter?

Est-ce que sonder, ça fait voter?

Gaëtan Namouric
Au lendemain d’un scrutin, la confrontation entre sondages et urnes est inévitable. Si les dernières enquêtes d'opinion se sont révélées exactes en prédisant fidèlement les forces en présence, une question fondamentale subsiste : les sondages se sont-ils contentés d'observer l'opinion, ou l'ont-ils aussi façonnée?
September 21, 2026
October 6, 2026
— 5 MIN. DE LECTURE

Tout commence par une question

Imaginez la scène. Le téléphone sonne. Quelqu’un vous demande si vous comptez aller voter. Vous répondez oui, puis vous raccrochez. Une conversation banale, en apparence. Mais le fait d’avoir annoncé votre intention pourrait-il vous donner une raison supplémentaire de la respecter?

C’est l’idée qu’explorent le psychologue Anthony Greenwald et ses collègues dans une étude publiée en 1987. Ils appellent une soixantaine d’étudiants avant une élection américaine. Certains doivent dire s’ils comptent voter, puis expliquer leur principale raison de le faire. Les autres reçoivent aussi un appel, sans ces questions supplémentaires. Le résultat est spectaculaire : dans la comparaison souvent reprise de cette étude, la participation atteint environ 87 % dans le premier groupe, contre 62 % dans le second.

L’explication proposée est assez intuitive : annoncer ce qu’on compte faire, puis expliquer pourquoi, pourrait nous aider à passer à l’action. Une intention qu’on gardait vaguement en tête devient quelque chose qu’on a affirmé à quelqu’un.

Sauf que l’histoire se complique lorsqu’on recommence l’expérience. Dans une étude ultérieure menée auprès d’un groupe beaucoup plus important, d’autres chercheurs ne retrouvent aucune augmentation significative de la participation. Le coup de téléphone n’est donc pas une recette miracle.

En Suède, des travaux portant sur plusieurs élections trouvent néanmoins un effet positif des entrevues préélectorales, surtout chez les personnes qui avaient moins tendance à voter. Répondre à un sondage peut avoir un effet, mais celui-ci dépend du contexte et des personnes interrogées.

Avoir l’intention ne suffit pas

D’autres chercheurs ont essayé quelque chose de plus concret. Plutôt que de s’arrêter à l’intention de voter, ils ont aidé les personnes jointes au téléphone à prévoir comment elles allaient s’y prendre. L’étude, menée pendant la présidentielle américaine de 2008, constate une hausse de participation d’un peu plus de quatre points chez les personnes contactées avec cette approche. Les appels qui se contentaient d’encourager à voter ou de demander une prédiction n’avaient pas d’effet significatif.

À la question « Allez-vous voter? », on peut répondre oui sans avoir prévu quand ni comment. En demandant plutôt « À quelle heure irez-vous? Comment allez-vous vous y rendre? », on aide la personne à préparer son déplacement. Elle regarde son horaire, choisit un moment et prévoit son transport. Ce qui peut l’aider à aller voter, c’est d’avoir organisé sa journée pour le faire, plutôt que d’avoir simplement dit oui.

Il faut maintenant distinguer répondre à un sondage et prendre connaissance de ses résultats. Jusqu’ici, on parlait des questions posées aux personnes interrogées. Mais une fois publié, le sondage peut aussi influencer ceux qui n’y ont jamais répondu. Lire que deux partis sont au coude-à-coude, par exemple, peut donner le sentiment que notre vote fera une différence. C’est cette deuxième influence qui nous intéresse maintenant.

Une course serrée peut donner envie de voter

Pour comprendre ce deuxième effet, regardons du côté de la Suisse. Des chercheurs ont étudié 52 référendums et suivi, à Genève, les bulletins de vote reçus par la poste. Cela leur permettait de voir ce qui se passait avant et après la publication des sondages. Lorsqu’un sondage annonçait une course plus serrée, la participation augmentait dans les jours suivants. L’effet était aussi plus important là où les journaux donnaient davantage de visibilité à ces sondages.

Le sondage peut alors faire naître une idée très concrète : mon vote pourrait compter. Pour quelqu’un qui hésitait à se déplacer, apprendre que le résultat reste disputé peut donner une raison supplémentaire de le faire.

La certitude, elle, démobilise

Imaginez maintenant que le message reçu soit différent : le résultat serait pratiquement joué d’avance. Un électeur peut alors se dire que son parti gagnera sans lui, ou que son déplacement ne changera rien à la défaite annoncée. Dans les deux cas, l’envie de faire l’effort peut diminuer.

Il faut ici distinguer un sondage d’une prédiction. Le sondage mesure les préférences des personnes interrogées. Des modèles utilisent ensuite ces données pour calculer les chances de victoire des candidats ou des partis. On passe ainsi d’un message comme « ce parti est en avance » à « ce parti a presque toutes les chances de gagner ». Le second peut sembler beaucoup plus définitif.

Des chercheurs américains ont observé que ces probabilités renforçaient le sentiment de certitude. Dans une expérience simulant une décision de vote, elles pouvaient aussi réduire la participation. Cela ne prouve pas qu’une prévision précise a fait rester les électeurs chez eux lors d’une véritable élection. Mais cela montre pourquoi la manière de présenter l’information mérite autant d’attention que le chiffre lui-même.

Ce qu'il faut retenir

Est-ce que sonder, ça fait voter? Parfois. Demander à quelqu’un s’il compte voter peut l’aider à passer à l’action, sans que cela fonctionne à tous les coups. Lire un sondage peut aussi changer la manière de voir l’élection : une course qui semble ouverte peut encourager à participer, tandis qu’un résultat qu’on croit réglé peut enlever une raison de se déplacer. Les sondages ne choisissent pas à notre place. Mais ils peuvent changer le sentiment que notre vote a encore quelque chose à changer.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

ARTICLE SCIENTIFIQUE · Greenwald, A. G., Carnot, C. G., Beach, R. et Young, B. (1987). Increasing voting behavior by asking people if they expect to vote. Journal of Applied Psychology, 72(2), 315–318. Étude fondatrice sur l’effet possible d’une question d’intention sur la participation électorale.


ARTICLE SCIENTIFIQUE · Smith, J. K., Gerber, A. S. et Orlich, A. (2003). Self-Prophecy Effects and Voter Turnout: An Experimental Replication. Political Psychology, 24(3), 593–604. Réplication à plus grande échelle qui ne retrouve pas d’effet significatif.


ARTICLE SCIENTIFIQUE · Persson, M. (2014). Does Survey Participation Increase Voter Turnout? Re-examining the Hawthorne Effect in the Swedish National Election Studies. Political Science Research and Methods, 2(2), 297–307. Analyse de plusieurs élections suédoises montrant un effet positif des entrevues préélectorales, notamment chez les électeurs moins assidus.


ARTICLE SCIENTIFIQUE · Nickerson, D. W. et Rogers, T. (2010). Do You Have a Voting Plan? Implementation Intentions, Voter Turnout, and Organic Plan Making. Psychological Science, 21(2), 194–199. Expérience menée auprès de 287 228 électeurs : aider certaines personnes à préparer concrètement leur vote augmente la participation de 4,1 points, alors que demander simplement une prédiction n’a pas d’effet significatif.


ARTICLE SCIENTIFIQUE · Bursztyn, L., Cantoni, D., Funk, P., Schönenberger, F. et Yuchtman, N. (2024). Identifying the Effect of Election Closeness on Voter Turnout: Evidence from Swiss Referenda. Journal of the European Economic Association, 22(2), 876–914. Étude de 52 référendums suisses montrant qu’un sondage annonçant une course plus serrée augmente la participation après sa publication.


ARTICLE SCIENTIFIQUE · Westwood, S. J., Messing, S. et Lelkes, Y. (2020). Projecting Confidence: How the Probabilistic Horse Race Confuses and Demobilizes the Public. The Journal of Politics, 82(4), 1530–1544. Montre que les probabilités de victoire renforcent le sentiment de certitude, créent de la confusion et peuvent réduire la participation dans un contexte expérimental.


SONDAGE · Pallas Data (4 octobre 2026). Pallas Quebec Poll: PQ 29, PLQ 24, PCQ 20, CAQ 15, QS 11. Enquête réalisée le 3 octobre 2026.


SONDAGE · Research Co. (4 octobre 2026). CAQ Provincial Government Poised to End After Quebec Election. Enquête réalisée du 2 au 4 octobre 2026 : PQ 31 %, PLQ 25 %, PCQ 20 %, CAQ 13 %, QS 10 %.

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Oui, un sondage peut influencer la participation électorale, mais de deux façons différentes. D’abord, répondre à certaines questions peut modifier le comportement : demander simplement à quelqu’un s’il compte voter produit des résultats incertains, tandis que l’aider à préparer concrètement son vote — quand, où et comment — a augmenté la participation de 4,1 points dans une expérience menée auprès de 287 228 électeurs américains en 2008. Ensuite, les résultats publiés peuvent eux-mêmes influencer la participation. Une étude de 52 référendums suisses montre qu’un sondage annonçant une course plus serrée augmente la participation dans les jours qui suivent sa publication. À l’inverse, des expériences américaines montrent que présenter une élection sous forme de probabilités de victoire peut renforcer l’impression que le résultat est joué d’avance et réduire la participation. Les recherches ne permettent donc pas d’affirmer que les sondages font systématiquement voter davantage : leur effet dépend autant des questions posées que de la manière dont leurs résultats sont présentés. Un article de Gaëtan Namouric, publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée.
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