DOSSIER SPÉCIAL

IA. La fin du monde a de l’avenir

IA. La fin du monde a de l’avenir

Gaëtan Namouric
La fin du monde se porte bien, merci ! Depuis plus d’un siècle, des industries émergentes lui fournissent régulièrement de nouveaux scénarios. Si le Progrès nous offre des raisons d’espérer, il fournit aussi de quoi imaginer le pire. Électrocutions de masse. Accidents de voitures en chaîne. Avions qui tombent du ciel et autres empoisonnements : l’humanité a survécu à tout… pour l’instant. Parce que bientôt, dans quelque temps, d’ici peu, très prochainement, dans pas longtemps, d’un jour à l’autre, incessamment, d'une minute à l'autre, drette là… L’IA va venir à bout de l'humanité. Revue de 150 ans de malheurs, qui ne sont pas venus à bout de nous.
September 21, 2026
October 12, 2026
— 17 MIN. DE LECTURE

Bien sûr, on pourrait se rassurer à bon compte. Ces peurs étaient absurdes, puisque l’on est encore là... Mouais. C’est oublier un peu vite le smog de Londres, l’élixir de 1937 ou Hiroshima, et les milliers de morts qu’ils ont entraînés. On peut rire des prophètes de malheur, beaucoup moins de ceux qui ont vu juste.

Entre l’alerte et la catastrophe évitée, il y a eu des enquêtes, des nouvelles lois, des interdictions. Tout un arsenal qui a su faire du progrès une avancée plus sûre.

Depuis 1880, les périls se sont succédé, et les lanceurs d’alerte aussi. Mais cette peur est utile. Et elle prend tout son sens quand elle sert à agir. L’IA éveille une crainte nouvelle ? Raison de plus pour ne pas la balayer du revers de la main. Elle va nous servir à comprendre ce qu'il faut protéger. Pour mesurer ce qu'elle exige de nous, revenons sur près de 150 ans de frousse.

Les années 1880 : La « fée électricité » terrorise tout le monde.

Une ville éclairée sans flamme ni fumée, voilà une promesse qui avait de quoi séduire. Encore fallait-il pouvoir s’y balader sans se faire électrocuter.

À New York, les fils s’enchevêtrent au-dessus des passants ; incendies et accidents rendent cette énergie invisible terriblement concrète. L’électricité ajoute un danger jusque-là inconnu dans la rue. Sa domestication demande du travail : isoler les câbles, les enfouir, vérifier les installations.

Le National Electrical Code voit le jour en 1897 pour encadrer les installations.

Couverture de Judge, 26 octobre 1889 : The Unrestrained DemonFrank Leslie’s Illustrated Newspaper, 26 octobre 1889. « Dangers of Electric Wires in New York » : un ouvrier électrocuté au milieu des câbles aériens.
1. Judge, 26 octobre 1889. « The Unrestrained Demon ». 2. Frank Leslie’s Illustrated Newspaper, 26 octobre 1889. « Dangers of Electric Wires in New York ».

Les années 1890 : La dynamite 18 Pro Max, qui tient dans la poche.

Pour ouvrir une mine, creuser un tunnel ou tracer une voie ferrée, la dynamite avait rendu la nitroglycérine plus stable et plus facile à manipuler. Un gain de sécurité considérable pour ceux qui s’en servaient.

Sauf que cette puissance nouvelle inspire aussi certaines âmes sombres qui ont d’autres projets que de transformer le paysage. Dans le Paris des années 1890, des attentats anarchistes frappent des cafés, des institutions, des lieux fréquentés.

La France renforce le contrôle des explosifs en 1893. Dans le même mouvement répressif, les lois dites « scélérates » restreignent la presse et les libertés publiques.

Une fenêtre d’Overton avant l’heure : la peur élargit ce qu’une société est prête à accepter. Un mécanisme qui me rappelle les restrictions acceptées dans certains pays pendant les confinements des années 2020. Une peur légitime peut se transformer en pouvoir illégitime.

Couverture de Le Petit Journal, 19 novembre 1892 : La Dynamite à ParisLe Petit Journal, 23 décembre 1893, n° 161. « La dynamite à la Chambre — L’explosion ».Couverture de Le Monde illustré, 1894-02-17 — Une explosion au café Terminus
1. Le Petit Journal, 19 novembre 1892. « La Dynamite à Paris ». 2. Le Petit Journal, 23 décembre 1893, n° 161. « La dynamite à la Chambre — L’explosion ». 3. Le Monde illustré, 17 février 1894, n° 1925. « Une explosion au café Terminus ».

Les années 1900 : Automobile et peur sur la ville

Les autobus à moteur promettaient de transporter davantage de monde, plus vite, sans compter sur l’endurance des chevaux. Pour les passagers, c’était un progrès spectaculaire, mais pour les piétons, c’était un danger nouveau. Des véhicules lourds arrivent à toute vitesse — parfois à plus de 20 km/h — dans des rues partagées avec les enfants, les passants, les vélocipèdes et les attelages. À Paris, collisions et défaillances techniques alimentent une véritable inquiétude.

À Montréal aussi, l’automobile inquiète. Elle doit se frayer un chemin entre les tramways, les attelages et les piétons. En août 1906, un automobiliste qui dépasse à vive allure un tramway arrêté tue un homme rue Sainte-Catherine : c’est le premier décès attribué à une automobile dans la ville.

Comment faire cohabiter tout ce monde avec des machines aussi rapides ? Le freinage devient une question collective, au même titre que la vitesse et les règles de circulation. Le Québec légifère dès 1904 ; un premier Code de la route suivra en 1924. La chaussée doit s’organiser autour de ses nouveaux usagers.

Puck, 16 avril 1902, vol. LI, n° 1311. « As the law stands » : une automobile renverse des piétons.Couverture de Le Petit Journal, 2 juin 1907 : Les méfaits de l’autobusLe Petit Journal, 18 juillet 1909, n° 974. « Les automobiles des Postes sont la terreur de Paris ».
1. Puck, New York, 16 avril 1902, vol. LI, n° 1311. « As the law stands ». 2. Le Petit Journal, 2 juin 1907. « Les méfaits de l’autobus ». 3. Le Petit Journal, 18 juillet 1909, n° 974. « Les automobiles des Postes sont la terreur de Paris ».

Les années 1910 : Tombé du ciel… à travers les nuages.

Franchir une montagne ou un bras de mer sans contourner l’obstacle, rapprocher des territoires que le relief et les distances tenaient séparés, c’était la promesse prométhéenne de l’aviation… encore fallait-il pouvoir arriver en un seul morceau. Les trois décennies précédentes avaient vu des inventeurs valeureux et anonymes se briser les deux jambes — ou la nuque — dans des costumes d’oiseaux. Avec les travaux de Clément Ader et les vols des frères Wright, les techniques aéronautiques vont rapidement décoller — LOL.

Mais les années 1910 découvrent une autre manière de mourir à cause d’un avion. En 1911, au départ du Paris–Madrid à Issy-les-Moulineaux, un avion s’écrase sur la foule et les officiels. Le danger ne guette plus seulement les fous furieux qui s’envoient en l’air, il concerne aussi les spectateurs innocents qui avaient décidé de garder les pieds sur terre.

L’admiration pour les pionniers du ciel cohabite avec une question légitime : mais qui vérifie que ces appareils peuvent vraiment voler, et que leurs pilotes savent les manœuvrer ? La convention de Paris de 1919 inscrit certificats de navigabilité et qualifications des équipages dans un cadre international. La sécurité aérienne s’organise à l’échelle internationale — mais elle n’a pas fini de grandir.

Quatrième de couverture de La Domenica del Corriere, 19–26 juin 1910, année XII, n° 25. Achille Beltrame représente un avion fonçant au milieu de la foule venue acclamer l’aviateur à Worcester.Couverture de La Domenica del Corriere, 2–9 octobre 1910 : Chavez secouru après son accident dans les AlpesLe Monde illustré, 29 octobre 1910, n° 2796. « Les victimes de l’aviation » : l’appareil du capitaine Madiot détruit lors d’un vol d’essai à Douai.
1. La Domenica del Corriere, 19–26 juin 1910, année XII, n° 25. Quatrième de couverture. 2. La Domenica del Corriere, 2–9 octobre 1910. « Chavez secouru après son accident dans les Alpes ». 3. Le Monde illustré, 29 octobre 1910, n° 2796. « Les victimes de l’aviation ».

Les années 1920 : La conserve, l’idée qui tue.

La boîte de conserve avait changé le quotidien : des aliments disponibles hors saison, qui voyagent et se gardent longtemps. Le couvercle fermé inspirait confiance. Il cachait aussi ce qu’une stérilisation insuffisante pouvait laisser se développer.

Aux États-Unis, des olives industrielles provoquent des intoxications mortelles dès 1919 ; d’autres cas, liés aux épinards en conserve, suivent en 1920–1921. Le botulisme entre dans les conversations, les ventes d’olives mûres s’effondrent. Comment faire ses courses quand le danger ne se voit pas ?

La Californie renforce les exigences de traitement thermique dès 1920, puis adopte le Cannery Inspection Act en 1925. La sécurité repose davantage sur des procédés contrôlés et des inspections : le consommateur n’a pas à devenir microbiologiste avant de préparer le souper.

Couverture de The Alliance Review, 27 août 1919 : Food Poison Death Toll SixUne du journal The Albany Democrat du 6 février 1924 : All But One of Dinner Guests Dead. Intoxication par des haricots conservés à domicile à Albany, en Oregon. Illustration réalisée avec l’IA d’après le scan de l’Université de l’Oregon.
1. The Alliance Review, 27 août 1919. « Food Poison Death Toll Six ». 2. The Albany Democrat, 6 février 1924. « All But One of Dinner Guests Dead ».

Les années 1930 : La chimie moderne et les cobayes humains

La chimie promettait des médicaments plus efficaces, une meilleure hygiène et des produits de beauté accessibles. De bonnes raisons de lui faire une place dans la salle de bains et la pharmacie.

Sauf qu’aux États-Unis, certains fabricants pouvaient commercialiser des produits sans jamais avoir démontré leur efficacité (ou leur sécurité). Avouons-le, certains rayons n’ont pas tant changé : aux États-Unis, les compléments alimentaires restent vendus sans approbation préalable de l’agence fédérale chargée des aliments et des médicaments.

Mais les exemples d’alors sont spectaculaires. Une teinture pour cils rend une utilisatrice aveugle. Une crème dépilatoire fait perdre à une cliente ses dents et l’usage de ses jambes. Des produits amaigrissants provoquent des troubles sanguins mortels. Un tonique au radium empoisonne ses consommateurs.

En 1933, le succès du livre 100,000,000 Guinea Pigs donne une ampleur publique à une inquiétude généralisée : sommes-nous devenus les cobayes de la chimie? Quatre ans plus tard, un médicament liquide (l’élixir de sulfanilamide) tue plus de cent personnes à cause du solvant toxique employé dans sa préparation. Le drame accélère le changement et une réforme s’impose. La loi fédérale de 1938 exige que les fabricants démontrent la sécurité de leurs nouveaux médicaments avant leur commercialisation et renforce l’encadrement des aliments et des cosmétiques.

Une du Walsh County Record du 5 février 1931 annonçant douze morts par botulisme après un repas à Grafton.Couverture noire de 100,000,000 Guinea Pigs, Arthur Kallet et F. J. Schlink, 1933 : les dangers des aliments, médicaments et cosmétiques.M. C. Phillips, Skin Deep, Vanguard Press, 1934. « La vérité sur les produits de beauté — sûrs et dangereux » : une enquête sur les risques cachés des cosmétiques.
1. Walsh County Record, 5 février 1931. « Twelve Dine With Death in Grafton Farm Home ». 2. Arthur Kallet et F. J. Schlink, 100,000,000 Guinea Pigs, Vanguard Press, 1933. 3. M. C. Phillips, Skin Deep, Vanguard Press, 1934.

Les années 1940 : L’atome et le spectre de la fin du monde

Les travaux d’Einstein, au début du XXe siècle, avaient ouvert une perspective vertigineuse : une infime quantité de matière pouvait libérer une quantité colossale d’énergie. Avec la découverte de la fission nucléaire en 1938, cette possibilité devient concrète. Imaginez une énergie presque infinie, tirée de presque rien. (OK, OK… je simplifie, d’accord?) Les perspectives sont immenses : produire de l’électricité, traiter certains cancers, conserver les aliments, améliorer les récoltes. Une nouvelle ère industrielle semble à portée de main.

Sauf que cette nouvelle ère commence par une horreur. En août 1945, Hiroshima et Nagasaki découvrent la puissance destructrice de la bombe atomique. Le nucléaire prend alors les deux visages de Janus, ce dieu romain qui regarde dans deux directions opposées. D’un côté, soigner, nourrir, éclairer. De l’autre, anéantir des villes en quelques secondes. Avec la course aux armements, la peur change radicalement d’échelle. Pour la première fois, l’humanité peut redouter de provoquer sa propre disparition. Et cette catastrophe pourrait être parfaitement délibérée.

Il faudra plus de vingt ans pour que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires soit ouvert à la signature, en 1968, avant d’entrer en vigueur en 1970. Son ambition : limiter la diffusion des armes nucléaires et engager les États vers le désarmement.

Plus de quatre-vingts ans après Hiroshima, la menace nucléaire continue pourtant de planer sur l’actualité internationale. La promesse est toujours là. La peur aussi.

Couverture de TIME, 1er juillet 1946 : Cosmoclast EinsteinCouverture de Newsweek, 3 octobre 1949 : Cold War, Atom War, or Peace Through Fear?, avec Staline en couverture.
1. TIME, 1er juillet 1946. « Cosmoclast Einstein ». 2. Bulletin of the Atomic Scientists, juin 1947. 3. Newsweek, 3 octobre 1949. « Cold War, Atom War, or Peace Through Fear? ».

Les années 1950 : Le charbon. Un progrès à couper le souffle

Reconstruire l’Europe, chauffer les maisons, faire tourner les usines : le charbon avait de quoi se rendre indispensable. Abondant, bon marché, il remplissait aussi le ciel de fumée. À Londres, on avait appris à vivre avec ces brouillards industriels. Sauf qu’en décembre 1952… ce décor à la Jack l’éventreur va, du coup, devenir meurtrier.

Du 5 au 9 décembre, un anticyclone emprisonne les fumées au ras du sol. On distingue à peine ses pieds. Les autobus s’immobilisent, des voitures sont abandonnées, la pollution s’infiltre jusque dans les maisons. Le Grand Smog provoque environ 4 000 morts selon les premiers bilans. Les estimations ultérieures monteront jusqu’à 12 000. Tout ça pour se chauffer et faire tourner les usines. Le confort moderne était devenu un poison mortel.

En 1956, le Royaume-Uni adopte le Clean Air Act : limitation des fumées, zones de contrôle, changement des combustibles et des installations.

Couverture de Daily Mirror, 8 décembre 1952 : Smog Traps LondonCouverture de Daily Express, 1952-12-08 — London at a Standstill — 30-mile fog belt again tonight
1. Daily Mirror, 8 décembre 1952. « Smog Traps London ». 2. Daily Express, 8 décembre 1952. « London at a Standstill ».

Les années 1960 : Les robots qui font votre boulot, déjà.

Travailler moins fort, produire davantage, épargner aux ouvriers les tâches dangereuses : l’automatisation avait de quoi séduire. En 1961, dans une usine General Motors du New Jersey, un robot nommé Unimate prend en charge la manipulation de pièces métalliques brûlantes. Un travail dangereux dont les ouvriers pouvaient volontiers se passer. Sauf qu’une question commence à circuler : et si les machines finissaient par prendre tous les autres emplois ?

Dès 1962, les États-Unis financent des programmes de formation et de reconversion pour les travailleurs menacés par l’automatisation. Mais l’inquiétude grandit. En 1964, un groupe de 32 intellectuels et militants américains adresse au président Lyndon Johnson un mémorandum alarmant sur les conséquences de cette révolution technologique.

Weekly People, 30 juin 1962. « Can I Keep My Job? » : « Vais-je garder mon emploi ? », sous le titre « Récession et automatisation ».Couverture de Der Spiegel, 1er avril 1964 : Automation in DeutschlandCouverture de Newsweek, 1965-01-25 — The Challenge of Automation
1. Weekly People, 30 juin 1962. « Can I Keep My Job? ». 2. Der Spiegel, 1er avril 1964. « Automation in Deutschland ». 3. Newsweek, 25 janvier 1965. « The Challenge of Automation ».

Les années 1970 : Le pétrole. Une manne, une panne.

Prendre sa voiture, partir en vacances, chauffer sa maison, faire tourner les usines : le pétrole avait rendu la vie plus facile. Abondant, relativement bon marché, il était devenu indispensable à peu près partout. Sauf qu’en octobre 1973, à la suite de la guerre du Kippour, plusieurs pays arabes producteurs imposent un embargo pétrolier aux États-Unis et à d’autres alliés d’Israël. Et là, panique à la pompe !

Les files s’allongent devant les stations-service, les prix flambent, on rationne l’essence et on réduit le chauffage. Le premier choc pétrolier révèle une dépendance dont personne ne semblait mesurer l’ampleur. Le pétrole était toujours là, mais quelqu’un d’autre tenait le robinet. En 1975, les États-Unis adoptent l’Energy Policy and Conservation Act : réserves stratégiques de pétrole et normes de consommation pour les voitures. Il faut désormais apprendre à consommer moins, et à prévoir les pénuries. En 1979, un deuxième choc pétrolier vient remettre de l’huile sur le feu — comme si on avait le luxe de gaspiller…

Couverture de TIME, 3 décembre 1973 : The Big FreezeCouverture de Newsweek, 1973-12-03 — How Bad a Slump?Newsweek, 19 février 1979. « The Coming Oil Crunch » : « La pénurie de pétrole qui s’annonce ».
1. TIME, 3 décembre 1973. « The Big Freeze ». 2. Newsweek, 3 décembre 1973. « How Bad a Slump? ». 3. Newsweek, 19 février 1979. « The Coming Oil Crunch ».

Les années 1980 : Un p'tit trou, des p'tits trous, encore des p'tits trous

Les chlorofluorocarbures (CFC) avaient tout du produit miracle. Stables, peu toxiques et ininflammables, ils avaient remplacé des substances autrement plus dangereuses pour garder les aliments au frais, climatiser les bureaux ou vaporiser du déodorant. Sauf que. Leur stabilité avait un tout petit inconvénient : ces gaz persistaient des décennies dans l’atmosphère. Ils finissaient par atteindre la stratosphère, où ils contribuaient à détruire la couche d’ozone. Vous savez, celle qui nous protège des rayons ultraviolets. Un tout, tout petit inconvénient, donc.

En 1985, des scientifiques britanniques révèlent un immense trou dans cette protection, au-dessus de l’Antarctique. Les risques de cancers de la peau, de cataractes et de dommages aux écosystèmes inquiètent. En 1987, plusieurs pays adoptent le Protocole de Montréal, qui organise la réduction progressive des CFC et d’autres substances responsables. Les industries doivent se réinventer. Et ça marche ! Depuis, la couche d’ozone se reconstitue progressivement.

Couverture de TIME, 19 octobre 1987 : The Heat Is On, avec le trou dans la couche d’ozone et le changement climatique en couvertureCouverture de Der Spiegel, 30 novembre 1987 : Lebensgefahr aus der Dose — Das Ozon-LochScientific American, janvier 1988. « Ozone Hole over Antarctica » : le trou dans la couche d’ozone et la protection contre les ultraviolets en couverture.
1. TIME, 19 octobre 1987. « The Heat Is On — Why the Ozone Hole Is Growing ». 2. Der Spiegel, 30 novembre 1987. « Lebensgefahr aus der Dose — Das Ozon-Loch ». 3. Scientific American, janvier 1988. « Ozone Hole over Antarctica ».

Les années 1990 : 3, 2, 1… Bonne annééée ! 🥳🎉🍾💥

Gérer les banques, contrôler les avions, distribuer l’électricité, faire fonctionner les hôpitaux : l’informatique avait rendu nos sociétés plus efficaces que jamais. Sauf qu’une petite économie de mémoire allait semer une immense panique. Pendant des décennies, les programmeurs avaient enregistré les années avec deux chiffres plutôt que quatre. En passant de 1999 à 2000, certains ordinateurs risquaient donc de passer de 99 à 00 et d’interpréter 00 comme… 1900.

À l’approche du réveillon, les scénarios catastrophes se multiplient : avions cloués au sol, banques paralysées, réseaux électriques en panne. Le problème, baptisé Y2K, mobilise les gouvernements et les entreprises du monde entier. En 1998, Bill Clinton crée un conseil présidentiel chargé de coordonner la préparation américaine. Partout, des armées d’informaticiens corrigent des millions de lignes de code. On dépense des milliards pour éviter la catastrophe. La panique médiatique est généralisée… QUAND SOUDAIN. Rien. Le 1er janvier 2000, tout s’est passé comme un lundi — sauf qu’on était samedi. Quelques incidents, pas d’apocalypse. Avait-on paniqué pour rien, ou bien… évité le pire ? Difficile à dire. Mais c’est tout le paradoxe de la prévention : quand elle fonctionne, on a l’impression qu’elle ne servait à rien.

Couverture de Newsweek, 2 juin 1997 : The Day the World CrashesCouverture de TIME, édition Asie, 18 janvier 1999 : The End of the World!?!, couverture sur le bug de l’an 2000.Couverture de WIRED, avril 1999 : Lights Out — Learning to Love Y2K, couverture sur le bug de l’an 2000.
1. Newsweek, 2 juin 1997. « The Day the World Crashes ». 2. TIME, édition Asie, 18 janvier 1999. « The End of the World!?! ». 3. WIRED, avril 1999, n° 7.04. « Lights Out — Learning to Love Y2K ».

Les années 2000 : Les années folles.

Le monde occidental voulait produire davantage de viande, à meilleur prix, pour nourrir toujours plus de monde : l’élevage était devenu industriel. Pour accélérer la croissance des bovins, on avait même trouvé une source de protéines bon marché : des farines fabriquées à partir de restes d’animaux. Oui, oui. L’idée géniale était de nourrir des herbivores avec… les protéines d’autres animaux. Sauf que, dans cette quête de productivité et de performance, on avait découvert que certaines de ces farines étaient contaminées par l’agent responsable de l’encéphalopathie spongiforme bovine. Traduction : la maladie de la vache folle. Une maladie qui pouvait aussi se transmettre à l’humain sous une forme mortelle. Miam miam !

À peine remis du bogue de l’an 2000, une nouvelle vague de panique frappe l’Europe. En France, les ventes de bœuf chutent parfois de près de 50 %. En 2001, l’Union européenne renforce les contrôles : dépistage, traçabilité, restrictions sur les farines animales et retrait des tissus à risque. En 2003, un cas découvert en Alberta entraîne la fermeture de nombreux marchés au bœuf canadien.

Couverture de Der Spiegel, 20 novembre 2000 : Wie sicher ist das deutsche Fleisch?Couverture de TIME, édition Europe, 26 février 2001 : Where’s the Beef? — la peur de la vache folleCouverture de Newsweek, 12 mars 2001 : The Slow, Deadly Spread of Mad Cow Disease
1. Der Spiegel, 20 novembre 2000. « Wie sicher ist das deutsche Fleisch? ». 2. TIME, édition Europe, 26 février 2001. « Where’s the Beef? ». 3. Newsweek, 12 mars 2001. « The Slow, Deadly Spread of Mad Cow Disease ».

Les années 2010 : J’aime, je partage, je panique 👍

Retrouver ses amis d’enfance, partager ses photos de vacances, donner une voix à tout le monde : les réseaux sociaux allaient devenir la concrétisation des promesses du Web des années 1990 et 2000. La liberté, la démocratisation des échanges, l’apprentissage infini. Pendant les printemps arabes de 2011, on les présente même comme des outils de mobilisation démocratique. La planète entière allait enfin pouvoir se parler ! Sauf que connecter tout le monde, c’était aussi connecter les menteurs, les manipulateurs et quelques publicitaires un peu trop curieux.

En 2016, l’élection présidentielle américaine révèle l’ampleur des campagnes de désinformation et d’influence sur les plateformes. En 2018, le scandale Cambridge Analytica éclate : les données de millions d’utilisateurs de Facebook ont été récupérées à leur insu pour du profilage politique. On était venus partager nos photos de vacances. On avait finalement partagé beaucoup plus que ce qu’on aurait dû. Oupsi… Après des années de négociations, l’Europe applique enfin son Règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2018. En 2019, Facebook écope d’une pénalité gigantesque de 5 milliards USD pour des manquements à la protection de la vie privée. Enfin, gigantesque pour vous et moi, car on parle de 7 % de son chiffre d’affaires annuel — et d’environ 21 % du bénéfice net qu’elle aurait dégagé sans cette amende. Une miette dans le titanesque gâteau de votre vie privée.

Couverture de The Economist, 4 novembre 2017 : Social media’s threat to democracyCouverture de WIRED, mars 2018 : portrait de Mark Zuckerberg malmené, photo-illustration de Jake Rowland pour le dossier sur les crises de Facebook.Couverture de Der Spiegel, 24 mars 2018 : Die Falle Facebook, le logo Facebook représenté comme un monstre au-dessus d’une utilisatrice.
1. The Economist, 4 novembre 2017. « Social media’s threat to democracy ». 2. WIRED, mars 2018, n° 26.03. 3. Der Spiegel, 24 mars 2018, n° 13. « Die Falle Facebook ».

Les années 2020 : L’IA va vous remplacer. Ou vous exterminer. On verra bien.

Rédiger nos courriels, traduire des documents, créer des images, programmer, accélérer la recherche médicale, résoudre des problèmes mathématiques séculaires… l’intelligence artificielle promet de nous faire changer d’époque industrielle. Fascinante proposition! Sauf que l’enthousiasme s’accompagne d’inquiétudes bien légitimes. Des emplois vont disparaître, les fausses nouvelles vont proliférer, les machines pourraient prendre des décisions à notre place, ou nous rendre totalement débiles… et tant qu’à y être, pourquoi ne pas imaginer la disparition complète de l’humanité?

En mars 2023, des milliers de chercheurs, entrepreneurs et personnalités réclament une pause de six mois dans l’entraînement des IA les plus puissantes. En 2024, l’Europe adopte l’AI Act, qui prévoit des interdictions, des obligations de transparence et des contrôles selon les risques. Les entreprises technologiques poursuivent leur course à l’innovation.

Couverture de TIME, 12 juin 2023 : The End of Humanity — How Real Is the Risk?Couverture de The Spectator, 7 février 2026 : AI-pocalypse now, une couverture sur la préparation aux bouleversements de l’intelligence artificielle.Couverture de Le Point, 17 septembre 2026, n° 2825 : Peur sur l’humanité — Quand l’IA échappe à ses créateurs.
1. TIME, 12 juin 2023. « The End of Humanity — How Real Is the Risk? ». 2. The Spectator, 7 février 2026. « AI-pocalypse now ». 3. Le Point, 17 septembre 2026, n° 2825. « Peur sur l’humanité — Quand l’IA échappe à ses créateurs ».

2030, 2040, 2050 : les années du contrôle

Mais puisqu’on a passé plus d’un siècle à imaginer la fin du monde, pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Voyons un peu ce que les prochaines décennies pourraient nous réserver…

Je n’ai pas de boule de cristal. Mais j’ai quelques idées sur les catastrophes dont nous pourrions bientôt avoir peur. Et, comme toujours, elles commencent par de magnifiques promesses : nous libérer des corvées, prendre soin de nos proches, nous aider à réfléchir, à apprendre, à vivre mieux. Difficile de résister. La prochaine conquête des géants du numérique? Nos maisons. Caméras, serrures, assistants, robots domestiques… Après leur avoir confié nos données, voilà qu’on s’apprête à leur donner les clés. Littéralement.

Alors, imaginez un peu. Nous sommes en 2035. Votre mère de 87 ans vit seule, mais un robot veille sur elle. Il lui prépare ses repas, lui donne ses médicaments, l’aide à se déplacer. Vous dormez enfin tranquille. Jusqu’au jour où une erreur de programmation, ou un pirate informatique, transforme cet ange gardien en menace. Et si votre maison décidait soudainement de ne plus vous obéir? Cette fois, c'est notre sécurité physique qui est en jeu.

Avançons encore. En 2045, les implants cérébraux ne servent plus seulement à traiter des maladies. Ils promettent maintenant d’améliorer la mémoire, la concentration, les capacités d’apprentissage. Votre enfant pourrait réussir beaucoup mieux à l’école. Vous hésitez? Les autres parents, eux, ont déjà accepté. Refuser devient presque une forme de négligence. Et pendant que vous vous demandez si vous avez vraiment le choix, quelqu’un d’autre contrôle les données, les réglages et les mises à jour du cerveau de votre enfant. Charmant. Bienvenue dans une époque où notre liberté cognitive pourrait devenir une option payante.

Et puis arrive 2055. Tout fonctionne à merveille. L’IA nous aide à penser, à créer, à choisir, à nous améliorer. Elle connaît nos goûts, comprend nos désirs, anticipe nos idées. Le problème? Nous utilisons tous les mêmes systèmes pour devenir de meilleures versions de nous-mêmes. Et si, à force de nous optimiser, nous finissions par nous ressembler? Mêmes idées, mêmes goûts, mêmes raisonnements. Une humanité parfaitement fonctionnelle, parfaitement prévisible… et parfaitement interchangeable. Plus besoin de détruire l’humanité pour provoquer sa disparition. Il suffirait d'effacer ce qui nous distingue les uns des autres : notre singularité humaine. Une fin du monde sans morts, sans explosions, sans même qu'on s'en aperçoive. Pratique, non?

Trois scénarios. Trois peurs que je viens d’inventer. Notre sécurité physique, notre liberté cognitive et, finalement, notre singularité humaine. Pour leur donner un peu de crédibilité, je me suis amusé à fabriquer des couvertures de TIME, Newsweek et The Atlantic… avec l’IA, évidemment. 🤷🏻‍♂️

Les unes et leurs dates sont fictives. J’aimerais que leurs scénarios le restent.

Couverture fictive de TIME datée de 2035 : une main robotique tient une clé de maison sur fond rouge, sous le titre Should We Let Them In?Fausse une de Newsweek inventée avec l’IA, datée du 12 juin 2045 : un enfant porte un implant cérébral rouge, sous le titre Upgraded Generation. Couverture fictive, sans numéro publié ou annoncé.Fausse une de The Atlantic inventée avec l’IA, datée du 12 juin 2055 : une succession de visages identiques illustre la disparition de la singularité humaine, sous le titre The End of Difference. Couverture fictive, sans numéro publié ou annoncé.
1. TIME, 12 mars 2035. « Should We Let Them In? ». 2. Newsweek, 12 juin 2045. « Upgraded Generation ». 3. The Atlantic, 12 juin 2055. « The End of Difference ». Couvertures fictives.

On le voit bien désormais : décennie après décennie, ces paniques collectives nous ont permis de réfléchir aux bienfaits, aux dangers et aux effets secondaires de nos inventions. Elles ont forcé les débats, alimenté l’actualité, obligé nos sociétés à établir des priorités ; et finalement, à décider, à légiférer, à encadrer le progrès. La peur n’avait pas toujours raison. Mais elle a souvent été utile.

Pour finir, laissez-moi faire un pari : nous allons traverser ces décennies comme nous avons traversé les autres. Ni indemnes, ni inchangés. Alors, oui, la fin du monde a de l’avenir, mais la singularité des humains, c’est peut-être de lui barrer le chemin.

Ce qu'il faut retenir

Chaque génération a eu sa fin du monde en préparation. Certaines peurs annonçaient de vrais désastres. D’autres ont poussé nos sociétés à enquêter, à légiférer et à protéger ceux qui subissaient les risques du progrès. Être encore là ne prouve donc pas qu’on avait peur pour rien. Quand la prévention fonctionne, elle devient presque invisible. Mais la peur peut aussi servir à faire accepter des restrictions de liberté.

Avec l’IA, la question dépasse notre survie et nos emplois. Que voulons-nous garder sous notre contrôle? Nos maisons, nos cerveaux, nos choix, ce qui fait de nous des êtres singuliers. Les scénarios de 2035, 2045 et 2055 sont inventés. La responsabilité de préserver notre sécurité physique, notre liberté cognitive et notre singularité humaine, elle, est bien réelle.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article
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L’avenir fait peur depuis longtemps. Ce qui change, c’est ce que nous faisons pour le rendre habitable.
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Visuel fourni par Gaëtan, adapté avec l’IA.
La peur de l’intelligence artificielle devient utile lorsqu’elle nous aide à identifier les risques et à agir pour les réduire. Dans cet article de Perrier Jablonski, Gaëtan Namouric retrace les promesses, les dangers et les réponses collectives aux innovations, de l’électricité des années 1880 à l’IA des années 2020. Accidents, empoisonnements, pollution et menaces sur l’emploi ont suscité des enquêtes, des normes et des lois, sans faire disparaître tous les risques. Le récit souligne aussi deux limites : une prévention réussie peut passer inaperçue, et la peur peut justifier des restrictions de liberté. Trois scénarios fictifs situés en 2035, 2045 et 2055 prolongent cette réflexion : robots domestiques, implants cérébraux chez les enfants et uniformisation des individus. Leurs couvertures sont inventées avec l’IA. L’enjeu est de préserver notre sécurité physique, notre liberté cognitive et notre singularité humaine.
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