DOSSIER SPÉCIAL

Non mais qui écrit encore?!

Non mais qui écrit encore?!

Gaëtan Namouric
Plus d’un chercheur sur quatre laisse désormais l’IA retoucher ses travaux, souvent sans le déclarer. Une enquête révélatrice du prestigieux magazine Nature, publiée en mai 2025, montre que si 90 % jugent acceptable de l'utiliser pour corriger, confier la rédaction brute divise profondément. Derrière cette querelle d'outils se cache une question essentielle : qu’est-ce qu’un auteur ?
September 9, 2026
September 27, 2026
— 4 MIN. DE LECTURE

L'enquête de Nature : entre acceptation et malaise

Pour mesurer l'ampleur du phénomène, la revue Nature a mené en mai 2025 une vaste étude auprès de plus de 5 000 scientifiques à travers le monde. Les résultats peignent un paysage contrasté : si l'enthousiasme est quasi unanime pour la simple relecture, la fissure apparaît dès qu'il s'agit de générer de la matière textuelle.

Pour la grande majorité des chercheurs, la machine n'est qu'un super-correcteur. Mais l'étude révèle un vrai tabou : parmi ceux qui confient une partie de la rédaction à l'IA, la très grande majorité préfère ne pas le déclarer.

Écrire ou penser?

Dans l’édition, le ghostwriter existe depuis toujours : quelqu'un écrit dans l'ombre, un autre signe. L'IA n'a rien inventé, mais elle floute encore un peu plus les pistes. Elle traduit, restructure, polit... et rédige désormais des pans entiers de textes.

Si le fait de corriger la grammaire ou de polir le style s’apparente à un simple correcteur orthographique amélioré, la vraie ligne de fracture se situe ailleurs : l'IA doit-elle servir à écrire, ou à penser ?

Écrire, est-ce seulement poser des mots sur une idée ? Ou est-ce l'acte même de penser ? Un chercheur résumait parfaitement le problème dans le sondage : « On peut utiliser l’IA pour nous aider à rédiger, pas pour réfléchir à notre place. »

Cette nuance change tout. La question n’est plus de savoir si une machine a touché au texte, mais ce qu’on lui a délégué.

Le paradoxe du placard

Il existe une frontière marquée entre ce qu'on juge acceptable et ce qu'on pratique en douce.

Si 28 % des chercheurs avouent utiliser l'IA pour l'édition et 8 % pour rédiger leur premier jet, la majorité omet de le déclarer. Ce silence ne provient pas forcément d'une intention malveillante, car l'absence de directives claires dans les revues alimente ce flou. On se retrouve ainsi face à une situation ironique : les scientifiques trouvent l'outil légitime, mais ils hésitent à avouer qu'ils s'en servent.

Pendant que la communauté débat, les mots des machines s'infiltrent progressivement partout. Une étude publiée en 2025 dans Science Advances à partir de données recueillies jusqu'en 2024 estime qu'au moins 13,5 % des résumés biomédicaux analysés portent l'empreinte statistique indéniable des grands modèles de langage.

La valeur de l’effort

L'écriture elle-même constitue une technologie qui effrayait déjà à son apparition. Dans le Phèdre de Platon, Socrate s’inquiétait de l’invention de l’écriture, redoutant qu’elle ne rende les hommes amnésiques en les incitant à chercher leur mémoire hors d'eux-mêmes.

Chaque fois qu'un outil automatise une tâche cognitive, il nous force à redéfinir la valeur de l'effort humain.

Une IA peut suggérer un plan, reformuler une lourdeur ou créer une transition élégante. Elle n'a cependant jamais passé trois heures sur le terrain à observer les comportements humains, ni ressenti la tension d’une réunion où personne n'ose répondre à la vraie question. Le matériau brut de l'expérience reste irremplaçable.

La revanche des non-anglophones

La science se publie en anglais. Les grandes revues et les colloques internationaux passent presque tous par cette langue, et les chercheurs qui ne l’ont pas apprise au berceau ont toujours dû écrire leurs travaux dans une langue seconde.

Il faut pourtant rendre justice à ces modèles : pour les chercheurs non anglophones, l'IA constitue un égaliseur puissant. Pendant des décennies, des scientifiques brillants ont souffert d’un désavantage injuste face à leurs collègues natifs, mais l’IA gomme aujourd'hui cette barrière.

Cette avancée soulève néanmoins un nouveau défi : si tout le monde peut désormais produire une prose irréprochable, comment distingue-t-on la véritable valeur d'un travail ?

Pendant longtemps, un anglais impeccable passait pour un gage de sérieux. Ce signal ne permet plus de trier quoi que ce soit. Une belle plume n'a jamais garanti la rigueur d'un raisonnement ni l'originalité d'une observation. Les machines écrivent bien, mais bien écrire ne suffit pas.

Rendre des comptes

Les éditeurs scientifiques ont d’ailleurs devancé le débat et ils ont tranché — contrairement aux éditeurs de littérature qui se remettent à peine de l’invention de la machine à écrire. Alors que le monde littéraire se perd encore dans des querelles romantiques sur le « style » et l'authenticité de l'âme de l'auteur, la science a choisi le pragmatisme.

Chez Springer Nature, la règle demeure limpide : l’IA peut soutenir le travail, mais la responsabilité scientifique reste 100 % humaine. Une IA ne deviendra jamais co-auteure, car elle ne peut pas répondre de ses actes devant ses pairs ni devant un jury.

Pendant qu’on s’épuise à mesurer des règles de style (triades, phrases binaires), à chasser la ponctuation douteuse (points-virgules, cadratins) ou à repérer des structures louches (démonstrations en trois parties), les scientifiques proposent un autre débat beaucoup plus intéressant : qui accepte d'être le garant d’un texte?

Ce qu'il faut retenir

L'IA maîtrise désormais la forme et rend la belle prose accessible à tous. Devant ce constat, le monde littéraire cherche encore des indices de style pour démasquer la machine. Les scientifiques ont tranché plus vite : peu importe qui a aligné les phrases, un humain doit signer le texte et en répondre devant ses pairs. Être auteur, pour eux, c'est accepter d'être le garant de ce qu'on publie.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

ARTICLE · Kwon, Diana (2025). Is it OK for AI to write science papers? Nature survey shows researchers are split. Nature, vol. 641, p. 574–578. Sondage mené auprès de 5 229 chercheurs, dont les données brutes sont publiées en annexe, qui mesure ce que la communauté juge acceptable et ce qu’elle pratique réellement, déclaration comprise.

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ARTICLE SCIENTIFIQUE · Kobak, D., González-Márquez, R., Horvát, E.-Á. et Lause, J. (2025). Delving into LLM-assisted writing in biomedical publications through excess vocabulary. Science Advances, vol. 11(27). Analyse de plus de 15 millions de résumés PubMed (2010–2024) qui estime, par l’excès de certains mots, qu’au moins 13,5 % des résumés de 2024 ont été traités par un grand modèle de langage.

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LIVRE · Platon (vers 370 av. J.-C.). Phèdre. Traduction de Luc Brisson, GF-Flammarion. Dialogue où Socrate rapporte le mythe de Theuth et s’inquiète d’une écriture qui affaiblirait la mémoire en la déplaçant hors de nous.

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POLITIQUE ÉDITORIALE · Springer Nature, Nature Portfolio (consultée en 2026). Artificial Intelligence (AI) — Editorial policies. Springer Nature. Règles qui interdisent d’attribuer la qualité d’auteur ou la responsabilité d’un travail à une IA et maintiennent les auteurs humains pleinement responsables de son intégrité.

L'I.A. a pu contribuer à cet article. Voyez comment.
  • Nous utilisons parfois des outils de LLM (Large Language Models) tels que Chat GPT, Claude 3, ou encore Sonar, lors de nos recherches.
  • Nous pouvons utiliser les outils de LLM dans la structuration de certains exemples
  • Nous pouvons utiliser l'IA d'Antidote pour la correction ou la reformulation de certaines phrases.
  • ChatGPT est parfois utilisé pour évaluer la qualité d'un article (complexité, crédibilité des sources, structure, style, etc.)
  • Cette utilisation est toujours supervisée par l'auteur.
  • Cette utilisation est toujours éthique :
    • Elle est transparente (vous êtes prévenus en ce moment-même),
    • Elle est respectueuse des droits d'auteurs — nos modèles sont entraînés sur nos propres contenus, et tournent en local lorsque possible et/ou nécessaire.
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Nature a interrogé 5 000 chercheurs sur l'IA. Le plus intéressant, c'est ce qu'ils n'ont pas dit.
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Légende :
Midjourney + Gaëtan Namouric
L’article « Non mais qui écrit encore?! », publié par Perrier Jablonski, analyse l’enquête menée par la revue Nature en mai 2025 auprès de plus de 5 000 chercheurs sur l’usage de l’IA générative dans la rédaction scientifique. Plus de 90 % des répondants jugent acceptable de s’en servir pour corriger ou traduire un texte, tandis que confier la rédaction d’un premier jet divise profondément. Dans les faits, 28 % disent avoir utilisé l’IA pour l’édition et 8 % pour un premier jet, et une part importante de ces usages n’est pas déclarée, faute de directives claires. Une étude parue en 2025 dans Science Advances estime qu’au moins 13,5 % des résumés biomédicaux de 2024 portent la trace des grands modèles de langage. L’article rappelle la crainte de Socrate face à l’écriture dans le Phèdre de Platon et reconnaît le rôle d’égalisateur de l’IA pour les chercheurs non anglophones, dans une science qui se publie surtout en anglais. Il oppose ensuite deux réponses : le monde littéraire cherche encore des indices de style pour démasquer la machine, alors que les éditeurs scientifiques, comme Springer Nature, ont tranché qu’une IA ne peut être auteure et que la responsabilité reste entièrement humaine. Sa conclusion : être auteur, pour les scientifiques, c’est accepter d’être le garant de ce qu’on publie. Un article de Gaëtan Namouric, publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée.
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