Le 30 mai 2023, une poignée de chercheurs et de grands patrons de la tech signent une déclaration qui tient en une seule phrase : réduire le risque d'extinction lié à l'IA devrait être une priorité mondiale, au même titre que les pandémies et la guerre nucléaire.
L'onde de choc est immédiate. On nous annonce une panique inédite, du jamais-vu.
Sauf qu'on a déjà entendu ce refrain. Au moins douze fois en un siècle.
Douze décennies, douze paniques
Les années 1900 : la peur de l'homme en noir
Le siècle s'ouvre sur un cauchemar très incarné. En 1900, le roi d'Italie Humbert Ier tombe sous les balles d'un anarchiste. L'année suivante, c'est au tour du président américain McKinley. Pendant dix ans, la presse européenne et américaine voit un poseur de bombes derrière chaque étranger un peu trop silencieux.
Les années 1910 : l'invisible qui tue
La décennie suivante remplace l'anarchiste par la machine de guerre. La Première Guerre mondiale engloutit plus de neuf millions de soldats. Et alors qu'on pense avoir touché le fond de l'horreur, la grippe « espagnole » déferle sur le monde en 1918. Elle fait entre 20 et 50 millions de morts selon les estimations, plus que toutes les tranchées réunies. La menace, hier matérielle, devient soudain l'air même que l'on respire.
Les années 1920 : le grand péril rouge
Dans les années 1920, l'angoisse vire au rouge. La peur du communisme existait déjà, mais la révolution bolchevique la rend brûlante : après la Red Scare de 1919, le Congrès américain forme pour la première fois un comité pour enquêter sur la question. On perquisitionne, on expulse, et la fièvre culmine en 1927 avec l'exécution de Sacco et Vanzetti au terme d'un procès qui scandalise le monde entier.
Les années 1930 : la ruine et les Martiens
Puis la finance s'effondre. Le krach de 1929 plonge le monde dans une décennie d'angoisse matérielle, de portefeuilles vides et de files d'attente devant les soupes populaires. Le 4 mars 1933, Franklin D. Roosevelt prend la parole pour rassurer les Américains avec cette phrase restée célèbre : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c'est de la peur elle-même. »
Mais la décennie sait aussi fabriquer des paniques de toutes pièces. En 1938, l'adaptation radio de La Guerre des mondes par Orson Welles passe à la postérité comme la nuit où l'Amérique a cru à une invasion martienne. Les historiens ont depuis montré que la panique fut bien plus limitée que la légende, mais la légende, elle, a tenu : la peur pouvait s'injecter à travers les ondes.
Les années 1940 : l'horreur absolue et l'apocalypse industrielle
Les années 1940 n'ont pas eu une peur parmi d'autres ; elles ont été traversées par la guerre totale. Entre 1939 et 1945, le conflit fait de 50 à 80 millions de morts. On apprend à vivre sous les bombes à Londres, Varsovie ou Tokyo, en guettant la silhouette du facteur ou le coup frappé à la porte au petit matin.
À la libération des camps, c'est une terreur d'une autre nature que le monde découvre : une mécanique d'extermination industrielle et administrative qui coûte la vie à six millions de Juifs, aux côtés des Roms, des personnes handicapées et des opposants politiques.
Puis vient août 1945. Hiroshima, Nagasaki. L'humanité prend conscience qu'elle a désormais le pouvoir de s'anéantir elle-même. En 1947, des physiciens du projet Manhattan placent sur la couverture de leur bulletin une horloge réglée à sept minutes de minuit. Pour la première fois, une génération s'invente un cadran pour mesurer la distance qui la sépare de sa propre fin.
Les années 1950 : l'ennemi intérieur et le salut par le confessionnal
Pendant les années 1950, la paranoïa frappe par-dedans et par-dehors. Le 9 février 1950, le sénateur Joseph McCarthy brandit à Wheeling une liste de communistes infiltrés au département d'État, une liste dont le nombre de noms change selon la version, 205 devant la presse, 57 dans sa lettre à Truman le lendemain, et qu'il ne rendra jamais publique. La chasse aux sorcières durera quatre ans. Face à la bombe soviétique, on apprend aux enfants américains à se cacher sous leurs pupitres à côté d'une tortue animée nommée Bert. En 1953, l'Horloge de l'apocalypse avance à deux minutes de minuit.
Au Québec, la terreur prend le visage du sermon du dimanche. On craint l'enfer, les mauvaises fréquentations et le cinéma, interdit aux moins de 16 ans depuis l'incendie du Laurier Palace en 1927. Le premier ministre Maurice Duplessis résume l'époque en une formule lapidaire : « Le ciel est bleu, l'enfer est rouge. » La peur du bolchevik et celle de la damnation parlent exactement le même langage.
Les années 1960 : la fin du monde et la bombe démographique
En octobre 1962, treize jours de tension extrême autour de Cuba placent la planète au bord de la guerre nucléaire. Mais la décennie se conclut sur une tout autre hantise : la peur du berceau trop plein. Le livre The Population Bomb (1968) s'écoule à des millions d'exemplaires en prédisant des famines mondiales inévitables dues à la surpopulation. Spoiler : ces famines globales n'ont jamais eu lieu.
Les années 1970 : le terrorisme aux portes et les limites du monde
Au Québec, l'horreur s'invite au coin de la rue. En octobre 1970, après les enlèvements du FLQ, l'armée débarque à Montréal, la Loi sur les mesures de guerre est proclamée et près de 500 personnes sont arrêtées sans mandat.
Ailleurs, la peur se traduit par des chiffres et des manques : le rapport du Club de Rome en 1972 alerte sur l'épuisement des ressources, concrétisé dès 1973 par le choc pétrolier et les files interminables aux stations-service. Et en 1979, l'accident de Three Mile Island vient rappeler que l'atome, même civil, fait trembler.
Les années 1980 : le nuage qu'on n'a jamais arrêté
Avril 1986. Le réacteur 4 de Tchernobyl explose. En France, tout le monde se souvient qu'on a prétendu que le nuage radioactif s'était « arrêté à la frontière ». Sauf que personne ne l'a jamais dit : la formule s'est fabriquée dans les médias, et le responsable à qui on l'attribue, le professeur Pellerin, a gagné tous ses procès en diffamation. Ce qui s'est réellement passé est plus banal : le 29 avril, son service annonce qu'aucune élévation significative de la radioactivité n'a été constatée, alors que le nuage touchait déjà le sud-est du pays. La peur était totalement légitime, mais c'est un mensonge inventé après coup qui est resté dans les mémoires.
Les années 1990 : la panique à 300 milliards
La décennie 1990 s'offre une peur plus propre, mais terriblement coûteuse : le fameux « bogue de l'an 2000 ». On explique au monde entier que tous les ordinateurs vont disjoncter dans la nuit du 31 décembre 1999 en confondant l'année 2000 avec 1900. Les entreprises et les gouvernements dépensent des centaines de milliards de dollars pour corriger le tir. Le 1er janvier 2000 ? Rien ne se passe. Génie de la prévention ou vaste exagération technologique ? Le débat continue.
Les années 2000 : le retour des vieux démons
Le 11 septembre 2001 ouvre une décennie marquée par le visage du terrorisme mondialisé, justifiant guerres d'ampleur et lois d'exception. Ajoutez à cela le SRAS (2003), la grippe H1N1 (2009) et le krach financier de 2008, et les années 2000 rejouent, en condensé, les grands traumatismes du passé : l'épidémie, la récession et l'ennemi invisible.
Les années 2010 : la Terre qui étouffe
L'accident nucléaire de Fukushima en 2011 ravive les vieilles craintes atomiques. Mais la vraie hantise de cette décennie est climatique. Les rapports du GIEC se succèdent et s'assombrissent, poussant toute une génération de jeunes à sécher les cours le vendredi pour crier dans la rue que leur avenir est en train de brûler.
La treizième : le grand vertige de l'IA
Et nous voilà aujourd'hui. À peine sortis d'une pandémie mondiale qui a mis le monde sous cloche en 2020, nous voilà projetés dans la grande peur de l'intelligence artificielle.
Quand Geoffrey Hinton, Yoshua Bengio, Sam Altman ou Demis Hassabis signent cet avertissement en 2023, ils vont plus loin qu'une sonnette d'alarme : ils comparent ouvertement la période actuelle aux discussions des physiciens juste avant la bombe atomique.
Le parallèle est séduisant. Mais il gagne à être analysé avec un peu de recul historique :
- Certaines peurs étaient parfaitement fondées : la grippe de 1918 a bel et bien dévasté des familles, et la crise de Cuba a failli faire sauter la planète.
- D'autres étaient très exagérées : la famine mondiale des années 1970 n'a pas eu lieu, et le bogue de l'an 2000 s'est résumé à un non-événement.
- Beaucoup ont surtout servi des intérêts politiques ou financiers : la chasse aux sorcières de McCarthy en est le meilleur exemple.
- Et certaines reposent sur des récits déformés par le temps.
Ce que ce voyage à travers le siècle nous montre, c'est moins la diversité des menaces que la permanence du sentiment de panique. Chaque génération est intimement persuadée d'être celle qui vit l'époque la plus dangereuse de toute l'histoire humaine. En 2018, l'Horloge de l'apocalypse a été remise à deux minutes de minuit — exactement comme en 1953. Soixante-cinq ans plus tard, c'est le même cadran, et le même vertige.













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